Scheena Donia : «Je n’ai jamais pris le ‘non’ comme étant une réponse définitive ».

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C’est bien elle, qui commande

Libre et assumée, Scheena Donia raisonne par la coloration de ses souvenirs d’enfance qu’elle raconte, presque espiègle, et qui semblent avoir fomenté la réflexion de cette entrepreneure digitale sur les questions de parentalité et d’égalité de genres. Si sa première bande dessinée C’est maman qui commande traite avec humour de son quotidien de mère de quatre enfants, l’experte en image s’engage aussi avec bienveillance à ouvrir des portes, briser des tabous, et ajouter sa pierre à l’édifice aux conversations liées aux problématiques structurelles de nos sociétés africaines. 

ELLE : Bonjour Scheena Donia. Vous êtes maman, entrepreneure, écrivaine, et vous avez travaillé dans les relations publiques et la communication. Il semble que vous ayez vécu plusieurs vies. Comment vous définissez-vous aujourd’hui? 

Comme une femme libre ne se limitant pas à une seule casquette, car on ne vit qu’une fois et que demain n’est pas acquis. Contrairement à beaucoup de personnes, j’ai une très grande conscience de la fin car j’ai perdu la majorité des membres de ma famille assez tôt. Je ne m’empêche pas de vivre afin de ne pas avoir de regrets en regardant en arrière. Je me définirais aussi comme étant libre de mes choix : je n’ai jamais attendu qu’on me donne le droit de faire quoique ce soit. Professionnellement, j’ai essayé beaucoup de choses en ayant un fil conducteur tout de même, mais je ne me suis jamais limitée et n’ai jamais pris un « non », comme étant une réponse définitive. C’était même très souvent, un encouragement à aller défoncer des portes. 

J’élève une fille, Paloma, que je veux encourager à faire de même. Cela commence par les choses les plus simples; Depuis qu’elle a trois ans, je ne choisis pas ses vêtements pour aller à l’école. Maintenant qu’elle est adolescente, elle a des goûts un peu plus affirmés. Je ne veux pas que demain elle en veuille à quelqu’un de l’avoir incitée à choisir une chose et pas une autre. Je laisse donc mes enfants et moi-même incarner cette liberté là.

ELLE : D’où viennent ces sens très forts d’indépendance et d’autonomie?

J’ai été élevée par des femmes. Ma grand-mère a perdu son mari quand ma mère avait six ans, et cette dernière n’a connu qu’une autorité très bienveillante. J’ai donc grandi au sein de ce milieu très féminin, où les femmes s’épaulent les unes les autres et où il n’y avait pas vraiment d’hommes pour donner des directives. 

Je pense que ce sens s’est aussi développé lorsque vers mes dix ans, j’ai commencé à être de plus en plus consciente des inégalités de traitements : les corvées, c’était souvent pour nous, les femmes et filles. Quand j’allais au village, je voyais les hommes qui n’allaient ni chasser, ni pêcher, ils se levaient au coucher du soleil, détendus. Il leur fallait la bouillie, il fallait leur apporter de l’eau. 

J’observais ma grand-mère rentrer du champ épuisée. Mon cerveau d’enfant a tout de suite compris que ce n’était pas normal, mais je ne savais pas encore le verbaliser. 

ELLE : Avez-vous eu d’autres évènements marquants comme ceux-ci? 

Bien sûr. Il y avait par exemple les « met-sculins », ces repas ou mets uniquement réservés aux hommes. C’était souvent de la viande de brousse, des choses assez rares. Je me souviens encore entendre qu’une « femme ne doit pas manger ça, parce que sinon son bébé aura telle maladie, ou telle malformation ». Et c’était surtout pour les meilleurs plats! Je revois ma grand-mère me dire : « Ah, mange! Je t’ai mis ton assiette ici, tout ça c’est des bêtises ». 

Donc, assez tôt cette éducation matriarcale m’a montré les disparités qu’il y avait dans le traitement hommes-femmes, de manière traditionnelle, et les faveurs qui étaient faites aux hommes pendant que les femmes étaient à la besogne du matin au soir. Je me jurais en étant petite « quand je serai grande, je ne ferai rien pour personne ». 

Aujourd’hui ma fille qui a treize ans déteste cuisiner et dit qu’elle souhaite le faire uniquement si elle en a envie. On revient encore sur l’idée de faire les choses si on veut les faire, et non pas parce qu’il y a un ordre établi. 

ELLE : Ces références à votre mère et votre grand-mère sont très présentes notamment sur vos réseaux sociaux. On sent la transmission qui s’est faite et que vous vivez pleinement avec tout ce qu’elles vous ont apporté. 

Ma mère et ma grand-mère ne sont plus de ce monde depuis près de seize ans, mais on dit toujours que les morts ne sont pas morts. Je sais tout d’abord que de manière purement scientifique, les personnes qui ont vécu sont toujours là, elles sont dans notre patrimoine génétique, une partie de leurs cellules restent sur terre, dans les vêtements qu’elles ont porté, les choses qu’elles ont touchées… Lorsque je vois ma fille sourire, je vois ma mère, et c’est une fierté de pouvoir transmettre en retour ce que l’on m’a légué. 

ELLE : Nul besoin de vous demander vos inspirations féminines, alors.  

Lorsque l’on demande souvent à des femmes noires leurs inspirations, beaucoup répondent : « Oprah Winfrey »,  ou encore « Michelle Obama ».  J’aime bien ces femmes, mais je ne peux avoir de l’inspiration et de l’admiration que pour des femmes auxquelles je peux m’identifier, et pas que physiquement. Nous avons tellement de parcours similaires en tant que femmes africaines, afro-descendantes, de la diaspora ou en Afrique, que mon sentiment d’appartenance s’élève uniquement envers les femmes avec qui j’ai quelque chose en commun. 

C’est cette admiration que j’ai lorsque j’évoque ma mère, mais c’est aussi une volonté de rappeler aux gens que les mères ne sont pas éternelles. Nous devons les préserver tant que l’on peut. Il faut les célébrer avant qu’elles partent et se dire les choses avant la fin.

ELLE : D’autre part, il est possible de déceler chez vous une volonté d’éduquer différemment vos enfants, de leur apporter de nouvelles influences. Comment avez-vous trouvé cet équilibre entre éducation occidentale et africaine ?

C’est exactement ça. Dans l’éducation que je donne à mes enfants, on y retrouve beaucoup d’Afrique, mais comme tout, il y a aussi beaucoup de choses toxiques dans la manière dont nous avons été élevés et j’ai choisi de laisser ça de côté. J’ai été libre de réfuter ce que je ne voulais pas. Par exemple, je ne me souviens pas avoir vu ma mère rire énormément. J’avais souvent l’impression que nos parents avaient toujours des problèmes à régler et je ne les voyais se détendre qu’à de grandes occasions, ou avec un petit coup dans le nez. Même dans les mariages ou dans les organisations je ne voyais pas beaucoup de rires, mais plutôt du stress.  Je trouve pourtant que le plus beau cadeau que l’on puisse faire à nos enfants c’est de rire et d’être heureux devant eux. Pour revenir sur l’éducation africaine, je pense aussi qu’il y a aussi une volonté de ne pas laisser partir les enfants, et cela se fait notamment par le biais de l’oralité qui est une manière dont nous transmettons les choses en Afrique. Ce récit peut être exprimé de différentes façons, et aujourd’hui les réseaux sociaux permettent de le faire, d’une certaine manière. 

ELLE : Vous mettez justement cette expression à l’oeuvre en tant qu’auteure de bande dessinée, avec « C’est maman qui commande » qui retrace votre quotidien en tant que mère. Quelle expérience cela a été pour vous de matérialiser votre quotidien? 

« C’est maman qui commande », c’est avant tout l’envie de changer de prisme de narration et d’ouvrir une conversation sur la parentalité africaine et sa représentation au sein d’objets de culture. J’avais besoin de raconter notre quotidien parce que l’image dépeinte de la maman noire à la télévision ou dans les grands médias en général est très péjorative. Plus jeune, je ne me retrouvais aucunement dans les personnages de dessins-animés ou de BD que je regardais à la télévision. C’est à partir d’Aya de Yopougon, que j’ai commencé à me dire « ah, tiens, on dirait nous », et ça a fait tilt dans mon esprit.

Cette BD avait également pour but de faire en sorte que mes enfants et les enfants des autres puissent se retrouver dans les livres qu’ils lisent. Et enfin je voulais mettre à l’honneur nos mamans, souvent mal représentées alors qu’elles sont incroyables et diverses dans leur africanité. Même si ce n’est pas mon cœur de métier, je suis maman depuis plus de vingt ans, donc des histoires, j’en ai beaucoup à raconter! 

ELLE : Nous sommes en plein mois de mars. En plein mois de la femme. Qu’observez vous des évolutions de la condition féminine, à la fois pour votre génération mais également à travers votre fille Paloma? 

La parole s’est libérée, et je trouve ça super. Cependant, structurellement, certaines femmes restent persuadées qu’une vraie femme se doit de souffrir en silence. On part du postulat qu’on est conditionnées psychologiquement et physiquement pour souffrir. Cette perception de la femme martyre me rend malade. C’est un discours et une attitude véritablement toxique. Il ne faut pas juste se taire, il faut faire sortir les choses, les vocaliser. Comment  veut-on se battre pour d’autres droits quand on se dit d’accepter tout en silence? C’est cette partie du combat dont j’aimerais  voir l’évolution. 

 

Rédactrice Société et Culture ELLE Côte d'ivoire
Curieuse et férue de tout ce qui nous entoure, je prends plaisir à m'intéresser à tous les sujets touchant aux femmes et tendent à rendre leur quotidien meilleur. J'aime mettre mon humble plume au service de la transmission significative et positive. J'adore chercher des méthodes qui améliorent notre vie personnelle, professionnelle, voir même spirituelle. Enfin, je suis également une vraie passionnée de littérature, de musique et d'histoire. Bonne lecture