Quel avenir pour les droits des femmes africaines ?

Sommes nous plus écoutées mortes que vivantes ?

En collaboration avec Célia Michelle Ngoga 

 

Pour marquer la journée internationale de la femme et enclenché, en Afrique, comme dans le reste du monde, c’est l’occasion de souligner les efforts titanesques qui ont permis l’avancement de la place de la femme dans notre société, tout en n’ignorant pas l’écart relatif qui existe encore entre les femmes et la détention de leurs droits fondamentaux.

 

Pourquoi cette journée est-elle si importante ?

 

Le continent africain fait encore face à des enjeux majeurs autour du genre, comme le manque et/ou l’accès limité à l’éducation, les mariages précoces et/ou forcés, les violences faites aux femmes. Selon les Nations-Unies, la violence contre les femmes et filles représente l’une des violences des droits de la personne les plus répandues, les plus persistantes et les plus dévastatrices dans le monde (ONU Femme, 2019). Les lois civiles décharnées et l’inaction des pouvoirs publics alimentent la normalisation des violences faites aux femmes et filles, ce qui les rend légitimes et largement impunies. 

 

L’ampleur des chiffres met en lumière la dimension d’intervention nécessaire :

 

Selon l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) : 

  • En 2017, on comptait 87 000 femmes assassinées mondialement par leurs conjoints ou par des membres de leurs familles, un chiffre en croissance depuis 2012. 
  • En 2018, à l’échelle africaine, l’ONUDC comptait 69 % de femmes assassinées par un proche. 
  • En 2019, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) estime que 36,6% des femmes africaines ont subi des actes de violence physique et/ou sexuelle commis par un partenaire intime. 
  • En 2021, dans le cadre du projet Nos Voix Comptent, 62 % des participantes en Afrique francophone indiquent que les violences basées  sur le genre est l’un des plus grands enjeux auxquels les femmes et filles font face. 

 

De l’Afrique au reste du monde, les femmes du monde se mobilisent pour mettre en lumière les conséquences dévastatrices qui découlent de la normalisation institutionnelle des violences faites aux femmes et plus particulièrement pour dénoncer un «féminicide» mondial. Un terme spécifique apparu récemment dans le débat public qui désigne un meurtre volontaire d’une femme ou d’une fille en raison de sa condition féminine.

 

Contrecarrer la législation 

 

L’Algérie s’est dotée d’une politique contre les violences faites aux femmes en 2016, c’est d’ailleurs la première fois que la législation algérienne met en place des dispositifs pour réprimander légalement la violence dans la sphère privée. Toutefois, de cette politique a découlé une clause du pardon, qui permet à la victime de pardonner son agresseur et mettre fin à toutes poursuites judiciaires. Cette clause donne cependant une déviation à la politique et permet aux agresseurs de se déresponsabiliser civilement et légalement. Selon la militante algérienne Fadila Boumendjel-Chitour, demander ou accorder son pardon ne doit pas être mis en corrélation avec une poursuite de l’action publique contre les violences faites aux femmes et filles. De plus, plusieurs femmes ont été mises sous pression de pardonner, ce qui crée davantage de vulnérabilité auprès des victimes. Démontrer la volonté de se doter de lois qui protègent sincèrement les victimes, sans place à la négociation ou à la déresponsabilisation, est primordiale pour l’Algérie et d’autres pays en Afrique. 

«Dafa Doy» – «Plus Jamais ça»  

 

En 2019, plusieurs manifestations ont éclos au Sénégal pour dénoncer les séries de violences meurtrières qui ont dévasté les femmes et filles sénégalaises. C’est notamment le meurtre d’une jeune fille dans l’est du Sénégal, Binta Camara, qui a mené l’organisation de la société civile à prendre la rue et à réclamer un plus grand engagement politique. 

 

Jusqu’à très récemment, le viol au Sénégal était perçu comme un délit (une infraction passible de peine de prison et était traité moins sévèrement qu’un crime) et non comme un crime dans la législation. En 2019, les Sénégalais.e.s ont crié à l’ire «Dafa Doy» qui signifie, plus jamais ça, après le meurtre de Binta Camara,  afin que le combat contre les violences faites aux femmes devienne une volonté politique portée par l’Assemblée Nationale et que de véritables législations soient crée. En décembre 2019, le président sénégalais Macky Sall a finalement annoncé la modification de la loi contre le viol et la pédophilie, celle-ci datant de 1965, qui condamnait les coupables de viol et de pédophilie de cinq à dix ans de prison. Depuis 2020, la modification de cette loi condamne ces crimes à des peines pouvant aller à la réclusion à perpétuité. Des «Dafa Doy» hurler dans les rues, l’organisation et la mobilisation citoyenne sénégalaise remporte l’amendement d’une législation désuet et qui on l’espère, viendra défier les cadres sociaux et légaux qui autorisent les violences faites aux femmes.  En juin 2021, le collectif contre les violences faites aux femmes au Sénégal a été créé dans le but d’exiger des réformes politiques et sociales pour cesser les violences contre les femmes et les enfants et pour les protéger. 

 

La violence sexuelle comme arme de guerre 

 

Dans les zones décimées par la guerre, les violences faites aux femmes ont tendance à s’accentuer. Selon l’OMS, dans les régions affectées par le conflit et post-conflit, la prévalence de la violence sexuelle affecte jusqu’à 29,5% des femmes et filles présentes dans la région. Par conséquent, l’instabilité politique en Centrafrique à mener les femmes à être l’objet de tragiques violences. À cet effet, les groupes armés ont longtemps pris pour cibles les femmes et enfants en arme sexuelle et politique pour revendiquer leur pouvoir.  

 

Pour répondre à ce fléau, le gouvernement centrafricain, en collaboration avec les Nations-Unis, a créé l’Unité Mixte d’Intervention Rapide et de Répression des violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants (UMIRR). L’UMIRR est constituée de gendarmes, de policiers, et de personnes issues de la société civile, et qui ont pour but de prévenir et d’intervenir dans des contextes d’agressions sexuelles à caractère politico-militaire. De plus, la République centrafricaine s’est dotée d’un cadre juridique visant à protéger les personnes survivantes de violences contre les auteurs de ces actes. Bien qu’un effort soit consenti au niveau de l’État centrafricain pour garantir aux femmes un cadre de vie sûr, beaucoup reste encore à faire autour de la délivrance directe de services aux survivantes et de façon plus générale, le démantèlement de telle pratique dans des zones de conflits .

 

La bureaucratie qui freine les législations 

 

La grande marche des femmes en mars 2019 à Nairobi a offert une plateforme aux femmes et filles kényanes pour dénoncer à voix haute l’impunité des violences et la grande liberté qui est accordée aux prédateurs. Selon l’ONUV, 47 % des femmes kenyanes sont victimes de violences physiques et sexuelles, un taux supérieur à la moyenne mondiale qui est 25 %.  Selon l’activiste kényane des droits humains Renoh Amolloa : «Nos structures institutionnelles favorisent l’homme et son impunité. Il n’y a jamais  de conséquences pour les prédateurs. On perçoit que la violence envers les femmes est normalisée et donc aggravée car il n’y a pas de conséquences.» 

 

Une récente proposition de loi sur les délits sexuels a été déposée sur l’égalité des sexes et est toujours en attente de promulgation par le parlement.  Cependant, le processus législatif kényan est connu pour être long, ce qui a tendance à limiter l’engagement  parlementaire. Par conséquent, l’instrument bureaucratique est dépourvu d’un processus décisionnel diligent qui permettrait aux lois sur ces violences de devenir une priorité. 

 

« #AmInext – #SeraisJeLaProchaine»

 

En 2019, les femmes sud-africaines ont pris d’assaut les rues des plus grandes villes avec des slogans comme «Mon corps n’est pas une scène de crime». Selon le rapport des homicides mondiaux de l’Office des Nations Unies, plus de 110 viols ont été rapportés chaque jour à la police en 2018 seulement. De plus, 1 femme sur 5 est une cible d’agression et de violence en raison de son genre en Afrique du Sud. Un des taux d’agression le plus élevés du monde et qui touche particulièrement les femmes noires.  En septembre dernier, le président Cyril Ramaphosa s’est exprimé sur les violences envers les femmes en les qualifiant que l’Afrique du Sud était en guerre contre les viols meurtriers. « Une guerre qui fait rage devant toutes les portes et qui a déjà  fait des millions de victimes, y compris Thato, Uyinene, Tumi, Yolandi, Reva Leighandre… Le mal ne s’est pas arrêté aux barrières érigées par l’apartheid. » 

 

Le président Ramaphosa a également annoncé un plan  d’urgence de plus d’un milliard et demi de rands (environ 10 millions d’euros) contre les féminicides, qui prévoit notamment de renforcer la répression de leurs auteurs.

 

En ce 8 mars 2022, nous pensons à la violence qui sévit les femmes au quotidien. Sommes nous plus écoutées mortes que vivantes ?  Et si la justice était un homme, serait-elle abordée avec plus d’égards et de considérations? 

 

Nous avons besoin plus que jamais d’une volonté politique sincère pour adresser les racines systémiques des violences faites aux femmes. Nous avons besoin de mécanismes de législations à la hauteur de la gravité des enjeux et des lois réactualisées qui offrent également du soutien effectif aux victimes. 

 

En affirmant cette volonté de changement, nous devons également inclure des ressources financières et humaines, dans l’accompagnement des victimes, la formation du corps policier et judiciaire et en s’indignant devant les plateformes  médiatiques qui perpétuent la culture du viol en participant à la normalisation de ces violences. 

La journée internationale de la lutte contre les violences reste importante pour appeler à plus et  à mieux. 

illustration : Black Lives Matter © itsadaniellelife 

 

 

Désireuse de voir un monde marqué par plus d'alliances et de justice réparatrice, je facilite des conversations complexes qui aspirent à créer des changements systémiques. En tant que Consultante en développement organisationnelle, je soutiens mes clients à transformer leurs pratiques organisationnelles et leur modèle de gouvernance pour les rendre plus réflexives, durables et inclusifs. Formée en médiation et résolution de conflit, j’explore l'impact des relations de pouvoir et de privilège au sein des organisations à but non-lucratifs et des institutions publiques. Passionnée d'écriture, mes écrits explorent la résilience et la résistance qui co-existent avec les enjeux de classe, genre et de racisme.