Quand le marché se transforme en production hollywoodienne

Aller au marché n’est jamais une sortie anodine

La Repat au marché 

Aller au marché en Europe relève d’une course banale dont on s’accommode sans grand enthousiasme. Et de toute façon, depuis quand se fournir en fruits, légumes, viande ou poisson devrait provoquer chez nous une joie incandescente ? Ce serait presque suspect. Mais dans mon pays, le marché s’apparente à une immense production hollywoodienne : premier rôle; second rôle; intrigue; comique de situation et de répétition; imprévus intempestifs; les méchants; les gentils; les imprévus et le dénouement. Vous faites la moue et pensez que j’exagère? Même pas. 

La ville où je vis abrite un des plus importants marchés du continent africain, une plaque tournante du commerce qui suscite des convoitises en pagaille. Il représente le poumon ardent d’une population qui érige en mode de vie, la débrouille. La première fois que j’y pénètre, je suis avec mon bâton de pèlerin, ma maman. C’est sa deuxième maison. Elle s’y faufile comme un chat, en connaît les moindres recoins. Les vendeurs l’appellent «Maman» ou «la Mère» en signe de respect. Moi je n’en mène pas large. Le concept de moi entourée d’une meute suffit seul à me donner des vertiges. Alors, imaginez-moi la Repat au milieu d’une foule bruyante et qui grossit à vue d’œil. Un cauchemar éveillé.

L’envers du décor 

 Large robe pagne enfilée, sneakers aux pieds, foulard sur les cheveux, absence de maquillage et bijoux sont mon guide de survie. Surtout se fondre dans la masse. Maman m’instigue «Ne parle pas. Avec ta voix de blanche là, on saurait que tu n’es pas d’ici». J’obtempère, habituée à ce que mon grain de voix soit celui qui trahisse mon statut de «non local». La plupart du temps, je parviens quand même à le travestir. Mais quand ce n’est pas le langage, c’est l’attitude. Apparemment, mon teint est trop «frais», vierge du moindre bouton (désolée d’être une accro des soins de visage), ma politesse trop vivace et ma posture générale ne sentent pas suffisamment le soufre. 

Parée des conseils de la Mère, je pénètre dans les méandres des allées boueuses. Les vendeurs m’accostent pour m’entraîner dans leurs boutiques éphémères. Ils ne sont pas avares de gestes tactiles qui glacent le peu d’entrain qu’il me reste. Maman d’un coup d’œil calme leur ardeur et les instruit de ne pas persévérer. La louve veille de son tempo décidé et acharné. On dépasse plusieurs couloirs de vendeurs de pagnes; de bijoux; de chaussures; de linge de maison; de sacs. Véritable capharnaüm bruyant, une énergie vorace vous happe au fil des heures. Votre appréhension s’estompe. Vous faites connaissance avec les personnes derrière les stands; vous chinez; vous buvez des jus frais; vous mangez des pop-corn. Les femmes se font faire des tresses, manucures et pédicures en livrant les derniers commérages. Vous adoptez les codes et vous comprenez ce que chacun vient chercher dans cette jungle urbaine.

 

Le marché, une atmosphère électrique

C’est ainsi que la Repat timorée donne lieu à la négociatrice hors pair des prix. Bien sûr qu’au marché vous discutez tout! C’est la règle du jeu. Je me jette dans le bain sous les yeux ébahis (et fiers) de Maman. Je peux user de mon art oratoire pour convaincre des marchands médusés de ma force de persuasion. Je dégote jupe; sac; tissu wax, meuble de salon avec une aisance à peine dissimulée. Sous 40 degrés en ce mois de décembre, l’ambiance du marché est électrique, prête à s’embraser à la moindre contrariété. Alors dans les recoins, les blagues entre commerçants fusent. Elles détendent l’atmosphère et préservent les esprits.

 Les petites coupures de billets pour s’acquitter des paiements, se cachent avec délicatesse et discrétion dans les soutiens-gorge ou dans les chaussures des femmes. Au sortir de là, le butin accumulé est aussi important que les liens tissés. Hervé, Bo, Sandrine, les frères Dossou, Mina et plein d’autres représentent une référence au marché. Je les appelle avant de venir pour m’assurer de la disponibilité de la marchandise. Ce n’est pas devenu ma deuxième maison, mais j’ai été adoptée et je fais partie des «réguliers». Les raccourcis du marché n’ont plus de secret pour moi.

Le marché c’est le reflet de la société. Il fait fi des classes sociales. Il tolère toutes les origines et permet un brassage culturel spontané. Dans un quotidien aux abois et en décrépitude, vendre s’érige option de survie. Au marché «on peut se battre». L’adolescent allergique à l’école vient écouler des cigarettes, la maman seule avec cinq enfants vent des beignets, le couturier s’active sur sa machine pour assurer la prochaine livraison. Ainsi va la vie. L’économie de mon pays s’étrangle, les gens supportent trop d’humiliations, mais le marché les rassemble et leur offre une parenthèse enchantée. Comme on dit chez moi «est-ce que l’argent est facile?» Alors au marché on se serre les coudes et on se surpasse pour tenir, quel que soit le prix à payer.

 

 

Amoureuse des mots depuis toujours, Carmen Manga grandit entre le Cameroun et la Belgique. Depuis 2018, elle conte au travers de « Chroniques d’une Repat », ses pérégrinations entre les deux continents. Sous un ton caustique et drôle, elle vous présente une galerie de personnages hauts en couleurs, fruit de la réalité et de son imagination.