Quand l’absence de monnaie transforme mon quotidien en cauchemar

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Faire ses courses est devenu un parcours du combattant

En rentrant sur le continent, vous pensez avoir élaboré la liste exhaustive de toutes les embûches qui seront semées sur votre parcours. Mais pour corser l’adaptation, telles des Kinder surprises, de nouvelles considérations se rappellent à vous. En Europe, mon uniforme de citadine pressée est constitué de mon téléphone portable; clés de mon appartement et de ma carte bancaire. Sésame de la société de consommation, ma carte, légère comme une plume, comble tous les besoins. La monnaie jusque -là, servait uniquement à orner mon portefeuille. Et puis je suis rentrée…

Situation anecdotique tout d’abord, la quête d’espèces, pas à pas, transforme ma vie en véritable épreuve de Fort Boyard. Je pourrai rédiger une thèse sur le sujet.

Quand la monnaie devient un problème 

Mon premier tête à tête a lieu dans un supermarché de la ville. Le caddy rempli des courses de la semaine, je m’avance avec entrain vers le guichet. Premier signe qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille, le tapis roulant où je dépose mes victuailles est en panne. Normal. La caissière, emploie sa voix de crécelle, pour m’instiguer à pousser vers elle, mes achats. Son ton injonctif électrise ma mansuétude. Je lève les yeux et découvre alors un regard torve que même le fard à paupières fluorescent ne parviendrait pas à illuminer; des zygomatiques crispés; des poils débordant de sa chemise et l’antipathie reçue en cadeau du ciel. Le prénom Candice se lit sur le badge qu’elle arbore. Au moment de régler, je dégaine ma carte de paiement. Certainement la faute de trop, car Candice m’observe à présent de haut et désapprouve. Notre face-à-face ressemble à un combat de coqs acrimonieux, mais silencieux. Je tends alors des billets ayant compris que l’usage du paiement par carte était aussi rare que le soleil à Bruxelles. 

 

Vous avez la monnaie ?

C’est là que la question couperet est prononcée, à savoir «vous avez la monnaie»? Autrement dit auriez-vous des petites coupures ou des pièces? Mais d’humeur badine, je suis résolue à contrarier Candice qui a manqué à tous ses devoirs de bonhomie. Elle me propose avec insistance de prendre une friandise pour faciliter la transaction : «prenez donc un chocolat pour faire le compte?». Je décline. Finalement, elle se lève et revient avec la monnaie attendue. Pas un merci; pas un au revoir. Elle pense certainement m’avoir fait une faveur, oubliant qui d’elle et moi était la caissière ou la cliente. 

Ce schéma se répète à deux à trois par jour dans tous les secteurs de la société : soit c’est le taxi que vous ne pouvez pas arrêter, soit c’est le médicament que vous délaissez sur l’étal de la pharmacie faute de monnaie. Soit c’est la monnaie qu’on vous doit qui est délestée de quelques francs. «Vous avez la monnaie?» est devenu le refrain de mon quotidien : criard, entêtant, sans charme et qui rend la moindre de mes itinérances fastidieuses.

Dès lors, ayant compris la pénibilité de posséder de la monnaie, je dois user de subterfuges cocasses (je ne peux pas vous les dévoiler, car je pense sérieusement à les breveter) pour en accumuler. C’est devenu un trésor de guerre qui peut vous sauver d’une situation périlleuse. Concédez quand même que rester bloqués au péage pour absence de pièces ne permet pas d’entamer le week-end sur les chapeaux de roue. Le délicieux souvenir…

L’absence de monnaie, un mal qui ronge nos sociétés 

Mais cette situation, en pointillés, en dit beaucoup de notre société où la donne s’est inversée : vous le client désireux d’aller acquérir un bien ou un service, devez scruter votre portefeuille et trouver la solution de paiement. Encore une exception qui s’est normalisée sans que personne ne crie garde. Le problème a même contraint certains magasins à faire des prix ronds, la majorité n’étant pas dotée de terminaux bancaires ou de paiement digital. Peu d’initiatives sont prises pour contrecarrer cette faille. Pis encore, un marché noir se développe; des dealers d’argent vendent de la monnaie en échange d’une prise de pourcentage. Garder ses petites coupures fait désormais partie des habitudes de consommation. Que faire? Endurer outrageusement en silence en se contentant de narrer nos anecdotes pécuniaires

Au fil  du  temps, j’ai élaboré une cartographie urbaine des endroits où vous pouvez payer par carte; par voie digitale ou qui ont la monnaie. J’ai l’impression d’être Mary Poppins. Et pour les autres lieux, en fonction de la bonne volonté de mon interlocuteur et de mon humeur du jour, je vois si je peux céder quelques pièces.

 

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Amoureuse des mots depuis toujours, Carmen Manga grandit entre le Cameroun et la Belgique. Depuis 2018, elle conte au travers de « Chroniques d’une Repat », ses pérégrinations entre les deux continents. Sous un ton caustique et drôle, elle vous présente une galerie de personnages hauts en couleurs, fruit de la réalité et de son imagination.