Mon voyage en temps de Covid : plongée dans l’irrationnel

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Voyager en temps de covid change la donne

 

Mon voyage 

Pour ce trajet, en avion je quitte l’Europe pour l’Afrique. Comme à chaque déplacement, ce qui prime, malgré la fatigue exponentielle, c’est l’euphorie de retourner chez soi. Mais voyager en temps de Covid change la donne. Un halo de nervosité émane de cette salle bondée et cacophonique avec des faciès crispés. Je suis fascinée par les aéroports, car ils racontent des tranches de vie et recèlent le terreau de notre existence. Vous y faites des rencontres.

 

La salle d’embarquement 

D’abord, Valentine, la maman débordée qui voyage seule avec deux enfants en bas âge. Elle jongle avec dextérité entre biberons, tétines, masques et gel hydroalcoolique. Son bambin de 2 ans fougueux teste clairement ses limites. Du haut de son 1M30, Maxime la défie du regard. L’insolente candeur… A contrario, le nouveau-né installé dans le porte-bébé dort tel un ange contre la poitrine de sa mère et fait fi des nuisances sonores autour de lui. Valentine bénéficie de quelques moments de répit, car Maxime s’est noué d’amitié avec une petite fille. Et l’amourette commence sur des chapeaux de roue.

Puis vient Maman Philippine. Après quelques mois passés chez une de ses enfants en Allemagne, pour des soins médicaux, elle rentre enfin au pays. Malgré son âge avancé, elle utilise whatsapp comme une influenceuse. Son fils souhaite  se rassurer qu’elle voyage de manière optimale. Au téléphone, Maman Philippine parle fort, décrie le masque qu’elle porte, se plaint du froid, raconte son périple, prend des nouvelles de la famille et transmet des directives pour son arrivée. Elle bénéficie du service aux personnes à mobilité réduite de l’aéroport et sera installée avec précaution dans l’avion.

Ensuite, vient la «femme à talons». Si vous prêtez attention, il y a toujours au moins une créature bionique qui arbore une tenue à paillettes et des escarpins qui donnent le vertige. Presque une parure de bal. Elle pousse à vous interroger sur votre uniforme : jeans, t-shirt et converse. J’admire ces femmes qui sillonnent en talons aiguilles l’aéroport, l’air de rien avec l’aisance d’une mannequin à un défilé de mode. Elles sont pomponnées comme le jour de la photo de classe où votre mère vous  vêtit de votre plus belle toilette. Vont-elles troquer les Louboutin pour des ballerines une fois dans l’avion? En tout cas, elles soignent l’extérieur avec une préciosité implacable. J’essaie de deviner l’histoire derrière le maquillage. Peut-être un bien-aimé qui attendra à l’arrivée pour l’accueillir. Ou peut-être est-ce un rôle, jouer la femme importante? On se saura jamais.

Enfin Philippe, en tenue de sport goûte l’air de rien les liqueurs achetées au drugstore de l’aéroport. Son rire tonitruant et sa discussion volubile tendent à le confirmer. Il se lie avec d’autres passagers : on parle de politique, de football et de ce satané Covid. On ne se connaît pas, mais on se découvre. On se fait des alliés et des compagnons de voyage. On brave la solitude du trajet par des amitiés superficielles et fugaces. La nouvelle bande légèrement éméchée, débute leur périple aérien.

 

L’embarquement 

Après une heure de retard, les hôtesses annoncent le début de l’embarquement. Telle une fourmilière qui se déploie, tous les passagers s’agglutinent au comptoir sous le regard médusé de l’équipage. Vous n’avez pas remarqué que le mot «embarquement» fait perdre tout sang froid même à l’individu le plus raisonnable. Une peur que l’avion décolle sans eux. Irrationnel. Le personnel navigant endosse alors sa casquette de gendarmes et rétablit de l’ordre en rappelant de prime abord les règles de distanciation sociale.

 Apaiser les tensions entre passagers qui tentent de se dépasser dans la file; prendre le temps d’expliquer à cette passagère que son test Covid a expiré durant son transit et qu’elle ne peut pas embarquer; informer ce jeune homme que son bagage à main ne respecte pas la taille règlementaire constitue l’ensemble des tâches à charge de l’équipage. S’ensuivent diatribes intempestives et crise de larmes. En période de Covid, la file d’embarquement se mue en tribunal social et la sentence au bout de la file peut bouleverser un destin.

 Oui, car bourlinguer ce n’est malheureusement pas toujours pour aller vivre des moments d’allégresse et de légèreté. Mais aussi pour aller expérimenter des heures douloureuses sans précédent. Le voyage symbolise alors un périple et un chemin de croix tortueux. Aucun passager de l’avion ne peut savoir l’émotion qu’un seul voyage cristallise, la vulnérabilité qu’une seule carte d’embarquement véhicule. En pérégrinant, nous demeurons à la merci de la vie. 

Le voyage 

Nous embarquons enfin. Mon siège au hublot me garantit une quiétude d’esprit. Je peux rester 24 h dans un avion du moment que la fenêtre me soit réservée, roulée en boule dans mon plaid et avec mes écouteurs sur les oreilles. Un rêve éveillé. Je m’inquiète toujours du passager qui prendra place à côté de moi. Si vous tirez le mauvais numéro, le songe peut se transformer en cauchemar. Mais celle qui s’installe à mes côtés possède toutes les qualités d’un second de cordée idéal : cordiale, discrète et ne ronfle pas. Pour un vol de 8 h, ce sont des détails qui priment. La chorégraphie millimétrée de l’équipage se met en place. Tout se déroule très bien.

 Mais c’était sans compter l’esclandre d’une passagère sur la rangée d’à côté deux heures avant l’atterrissage. Réveillée par des cris, au début je ne comprends pas la cause du tollé. Je vois juste une femme qui apostrophe avec beaucoup (trop) de véhémence une hôtesse. La raison du litige? Un personnel navigant qui a osé effleurer la visière anti Covid de ladite passagère, car dangereux en plein vol et lui a demandé de la retirer. De prime abord, cela ne me semble pas constituer un motif suffisant pour créer un esclandre.

 Mais pendant deux heures, nous aurons droit à un crachoir d’insultes crasses envers l’hôtesse obligeant la responsable à intervenir et l’hôtesse à changer de couloir de service. Je suis pétrifiée de honte par un tel comportement. J’essaie de trouver des justifications pour rationaliser l’irrationnel. L’alcool ingurgité a dû contribuer à ce punchingball verbal. Dans de nombreux vols entre l’Europe et l’Afrique, un bras de fer inconscient s’instaure ponctuellement entre passagers africains et hôtesses européennes. Plusieurs facteurs entrent en jeu. D’abord, les premiers redoublent de confiance en eux, car ils retournent chez eux et ils se sentent pousser des ailes. Puis, ils ont payé leur billet d’avion et donc ont droit à un service irréprochable (pour une fois, le rapport de servitude est inversé et dans leur mental ça influe. Ne me demandez pas pourquoi un voyage se mue en analyse de décolonisation!). Enfin, l’altitude, l’alcool, le stress et les soucis de la vie privée font boule de neige peuvent créer un pugilat à la moindre interaction. 

Après cet épisode caricatural, j’hésite entre consternation et rires, lovée dans mon siège. Je réalise que le contexte du Covid décuple nos joies, nos peines, nos colères, nos frustrations, nos fragilités; nos insécurités. Cette situation sanitaire nous pousse dans nos retranchements et nous transforme de l’agneau au loup. Et c’est ainsi qu’un voyage ordinaire exalte les passions.

4 choses à savoir pour réussir votre voyage

 

Amoureuse des mots depuis toujours, Carmen Manga grandit entre le Cameroun et la Belgique. Depuis 2018, elle conte au travers de « Chroniques d’une Repat », ses pérégrinations entre les deux continents. Sous un ton caustique et drôle, elle vous présente une galerie de personnages hauts en couleurs, fruit de la réalité et de son imagination.