L’enjaillement du jeudi soir : restaurant, strass et paillettes

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Le mouvement du jeudi soir ne se décline pas. Il se savoure entre amis.

Sortir un jeudi soir? A priori, cela comporte tous les éléments pour que je décline l’offre et que je reste au calme à la maison, à savourer un thé et à piquer du nez devant une série (ne me jugez pas…). Mais ce jour -là, j’ai besoin d’être tirée de ma léthargie et mes amis sont persuasifs. Après quelques hésitations, je cède. Au programme, un dîner au restaurant et une sortie en boîte de nuit. Un grand classique. La fine équipe sera composée de dix personnes.

 Arrivée au restaurant 

Nous nous retrouvons au lieu choisi. Nous sommes d’humeur festive et résolus à passer une bonne soirée. Roger est désigné comme notre serveur. Stature imposante; sourire de circonstance; stylo et carnet en main, il se dirige vers nous après nous avoir donné le temps de la réflexion. Très vite, il révèle un esprit confus et la prise de commande vire à l’oral du baccalauréat. Il peine à expliquer ce qui est disponible sur le menu. Il balbutie en égrainant les ingrédients des plats. L’odeur alléchante qui se dégage des autres tables a eu raison de nous. Nous nous vengeons sur les cacahuètes et le pain pour apaiser la faim. Entre-temps, le vaillant Roger réapparaît, un voile d’anxiété sur le visage. En recevant notre commande, nous comprenons pourquoi : la vodka pomme est devenue rhum; le martini rouge est devenu blanc; le gin-tonic s’est égaré; les glaçons se sont fait la malle. Comme notre bonne humeur d’ailleurs…

Est-il possible d’avoir pire serveur dans un restaurant de la place? Ou peut-être avons-nous hérité du stagiaire? Ce n’est pas Roger à titre personnel qu’il faut ici pointer du doigt, mais la notion de service que nous peinons à assimiler. Hôtels, boulangeries; supermarchés; banques, se retrouvent alors flanqués de mines boudeuses; pieds paresseux; du bonjour à la carte; de la réactivité en option et d’un sourire de pacotille. On ne s’y fait pas. On s’en accommode bien que dépités. De rares exceptions rendent leurs lettres de noblesse aux mots accueil et client.

 

L’arrivée en boîte de nuit 

Après avoir mangé un repas froid et réglé la note dont le calcul a pris trente minutes, nous nous éclipsons. Il est minuit et le son des platines nous appelle. Mais en entrant, nous avons l’impression d’inaugurer la boum! Oui, ici les ambiances commencent très tard. Extrêmement tard. L’astuce c’est d’arriver en équipe et de se créer sa soirée privée jusqu’à ce que les m’as- tu vu surgissent. Le champagne coule à flot. Lever de rideau. Que le spectacle débute. Pas de premiers rôles. Juste des figurants en quête de renommée furtive.

D’abord, entrent en scène les hommes seuls au regard aiguisé, interprétant chaque rictus comme un appel à la conversation. Ensuite, approche le Blanc au bras de sa petite locale. Image d’Épinal : cinquantaine balbutiante, bedaine affirmée, cheveux gras, sourire jaunâtre, mais portefeuille garni. Bref, le gendre idéal. A contrario, la jeunesse de sa dulcinée vous saisit; son corps vous fait regretter votre dernier paquet de chips (j’essaie de résister pourtant) et son opportunisme vous fait un clin d’œil.   Puis, arrivent celles aux déhanchés provocants et aux décolletés sans mystère. Elles viennent brader leur chair en échange d’un voyage; sac de luxe ou du paiement du loyer. Leur regard est usé par les vicissitudes de l’existence. Déliquescence de mon féminisme. Enfin, les stars en devenir pointent leur nez avec des lunettes noires et cigares en bouche. Œillade hautaine; ils enjailleront leur soirée, noyés dans une piscine de whiskey et exigeant que le DJ annonce chaque bouteille qu’ils commandent (non, je ne mens pas). 

Fin de soirée 

Cette galerie de portraits maîtrise son rôle. Aucun faux pas. Chacun se caricature gracieusement et s’enivre sans songer à demain. Avec ma bande d’amis, nous dansons; nous rions. Nous créons nos souvenirs. Nous profitons de notre liberté. Et une pensée me traverse, je sortirai de ce voile de fumée comme je suis entrée : authentique. Pas de compromis. 

 

Aucun regret pour cette escapade qui me confirme que rester de temps à autre chez soi à visionner l’intégrale de Sex and the City est aussi salvateur qu’une soirée citadine (oui j’assume ces propos). Si les comparses habituels ne changent pas. Vous, si. Le temps qui passe vous dote d’un pilier de valeurs qui ne pactise pas avec l’artifice et les faux-semblants. C’est une protection contre le dehors qui s’est marginalisé; atrophié de gentillesse et qui amène un peu plus à s’interroger sur les gens qui nous entourent. Heureusement, j’ai ma joyeuse bande et grâce à elle, chaque soirée est en or massif.

 

LespérégrinationsdeCarmen

 

Comment se remettre d’un Goumin*?

Amoureuse des mots depuis toujours, Carmen Manga grandit entre le Cameroun et la Belgique. Depuis 2018, elle conte au travers de « Chroniques d’une Repat », ses pérégrinations entre les deux continents. Sous un ton caustique et drôle, elle vous présente une galerie de personnages hauts en couleurs, fruit de la réalité et de son imagination.