La peau claire, éternel fantasme de nos sociétés ?

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Ma peau, mon identité

Ma peau chocolat n’a jamais constitué pour moi un handicap. Certainement grâce à l’éducation de parents aimants et qui ont su m’inculquer la confiance en moi en me galvanisant à chaque moment de ma vie. Si cette peau Nutella met mal à l’aise certains, elle me donne à moi une capacité herculéenne. Mais en grandissant, je réalise que ma force représente une faiblesse pour d’autres.

Des visages bicolores, des dégradés de couleur sur le corps, une peau malmenée qui s’étiole, telles sont les résultantes des produits de dépigmentation de la peau en libre circulation dans mon pays. Les femmes s’en tartinent la peau avec le désir virulent de se muer en Blanche Neige. Vaine perspective. Leurs corps ombragés portent le deuil d’un épiderme jadis sain et éclatant. Leur épiderme mis à vif revêt une peau rosée aux antipodes de ce que la nature préconise. Le soleil brûlant du mois de décembre contraint certaines à enfiler des collants sur les jambes pour ne pas exposer cette chair à une température sans concession. Chaque fois que mon regard se pose sur ces nuances de noir, une question me taraude, pourquoi

Elle s’appelle Sidonie

Sidonie a vingt ans. Elle vend dans le supermarché où je vais régulièrement. Un jour où je la croise dans les rayons, je l’interpelle, car elle n’a pas bonne mine. Son sourire contagieux a pris congé. Depuis quelques mois j’ai remarqué que son teint s’éclaircit à vue d’œil. Ce jour, des stigmates noirs saillants voilent son visage frêle. Le reste du corps est caché par une jupe longue et un chemisier recouvrant ses bras, certainement eux aussi cicatrisés. Timorée, elle m’informe qu’elle subit les effets secondaires de certains produits qu’elle s’applique depuis des semaines et qu’elle ignore si elle doit continuer. Je lui demande si elle se trouve plus jolie ainsi et ce qui l’a décidé à entamer ce «parcours initiatique». Elle m’explique avoir rencontré un homme plus âgé pour qui elle s’est éprise. Mais ce n’est pas réciproque. Elle cherche alors à comprendre. L’individu lui précise avoir un faible uniquement pour les peaux claires qui symbolisent selon lui la beauté parfaite. Vexée d’avoir été recalée faute d’un facies foncé, Sidonie prend une résolution. Sa peau doit gagner en éclaircies pour ravir les faveurs de son coup de cœur. Ainsi débute l’engrenage.

La peau claire, un idéal

J’ai alors une pensée pour cette catégorie d’hommes noirs qui idéalisent la peau pâle, certainement un relent du mythe de l’homme blanc du temps colonial. Pour cette faction d’individus, la peau claire symbolise le Saint Graal, la clé du succès, l’incarnation de la réussite sociale. A défaut de pouvoir se mettre en couple avec leur fantasme, ils convainquent insidieusement, leur femme à la carnation café, que se doter d’un teint cappuccino est la panacée. Ainsi débute un exercice de déstabilisation savamment orchestré où la cible va perdre confiance en elle et entrer en crise identitaire. Pétrifiée à l’idée de perdre sa relation, la femme entame alors le processus de blanchiment de la peau. Elle normalise ce choix de dépigmenter la peau et pas à pas transforme son apparence. Des taches noires prégnantes sillonnent son visage, des crevasses élisent domicile sur un corps rugueux et les produits utilisés tiraillent sa peau. Oui elle s’éclaircit, mais à quel prix

Une lueur d’espoir

J’explique à Sidonie sur un ton de grande sœur qu’un homme doit l’aimer pour ce qu’elle est et qu’elle ne doit pas mettre sa vie en sursis. J’évoque avec elle des femmes noires puissantes dont la beauté et l’intelligence ne sont pas corollaires à une teinte de peau en particulier. Je prends le contre -exemple de Michael Jackson qui a atteint le point d’acmé d’une réalité fantasmée et qui a en souffert toute son existence au travers d’une sempiternelle crise identitaire. Les grands yeux foncés de Sidonie qui respirent l’innocence m’écoutent avec attention.   Je lui démontre qu’il est encore temps de rétropédaler et de soigner son épiderme. La lueur dans ses yeux me rassure. Vive d’esprit, elle prend avec humilité les conseils. Elle me promet d’arrêter. En quelques minutes, elle semble avoir regagné la confiance en elle qui lui faisait défaut ces derniers mois. Sans conteste, je viens de livrer mon plus beau plaidoyer.

 

Mon pays souffre donc ce mal. Les femmes comme les hommes deviennent des fantômes. Ils altèrent le potentiel magnifique avec lequel ils sont nés. Le retour en arrière optionnel, laisse sans conteste des traces indélébiles. Une fois que vous empruntez ce chemin, vous courez à l’abîme. La beauté ne dépend pas de votre couleur de peau. Le pouvoir ne dépend pas de votre couleur de peau. Seule la confiance importe. A bon entendeur…

 

Les promesses de la marque Bio-Oil

Amoureuse des mots depuis toujours, Carmen Manga grandit entre le Cameroun et la Belgique. Depuis 2018, elle conte au travers de « Chroniques d’une Repat », ses pérégrinations entre les deux continents. Sous un ton caustique et drôle, elle vous présente une galerie de personnages hauts en couleurs, fruit de la réalité et de son imagination.