Femmes et système carcéral

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Zoom sur les causes et conditions de détention des femmes au Sénégal.

La prison, un univers à huis clos, dont seuls les individus qui y mettent les pieds connaissent les dessous et mystères qui s’y trament. Un monde tout entier, dont nous, citoyen.ne lambda, n’avons que notre imagination, souvent façonnée par les médias pour imaginer l’intérieur sombre et cafardeux de ces établissements. 

D’après une étude des Nations-Unies sur la détention des femmes au Sénégal, celles-ci représentent 4% de la population totale d’incarcération.  Cette étude souligne que les principales causes d’incarcération des femmes dans le pays sont le trafic de stupéfiants (31%) qui comprend  le transport et la distribution des produits stupéfiants qui est reconnue comme un délit équivalant à une peine correctionnelle de 5 à 10 ans, mais depuis 2007, c’est une sanction qui est  désormais érigée en peine criminelle aux travaux forcés de 10 à 20 ans.

 Pour cette majorité des femmes détenues au camp pénal de Liberté 6, leur seul tort est d’avoir commis des délits mineurs. Une étude des Nations-Unis déclare également que plus du tiers des femmes détenues dans les établissements pénitentiaires du Sénégal le sont pour des délits mineurs et non violents.

Pour les autres crimes, le rapport relève que les femmes sont incriminées pour infanticide (16%) et avortement (3%) la majorité des femmes en prison proviennent d’environnement précaire et pauvreté. La majorité d’entre elles ont  également été des victimes d’abus et d’exploitation.

Prisonnières de la pauvreté

“La faim fait de tout homme un voleur” Kostadis J. Papaioannou

C’est le contexte de la colonisation qui implante les premières prisons au Sénégal au XIXème à Gorée et Saint-Louis. Celles-ci étaient réservées aux personnes qui contestaient la puissance coloniale, et aux personnes qui ne pouvaient pas servir à l’expansion de la puissance coloniale, soit les mendiant.e.s, et vagabond.e.s (Diop, 1997: 1128). D’après l’auteur Dior Konaté (1999), les autorités coloniales avaient compris que la réussite de l’État colonial, passait par la neutralisation et le contrôle de tous ceux qui constituaient un danger permanent pour le développement économique de l’empire colonial. Durant cette période coloniale, on peut témoigner de nombreuses instances de délinquance des femmes. Notamment durant les années 1925-1930, ou la crise de l’arachide fait rage au Sénégal, et enclenche une migration massive des populations rurales vers les villes. De nombreux groupes de femmes vulnérables prennent part à une urbanisation massive, mais elles trouvent en ville des conditions de vie dangeureuses et précaires, elles se mettent à comettre des crimes pour survivre, comme l’infanticide(Dior Konate 2005) par  peur de manquer ou vivre avec le manque.

Dans notre société contemporaine, l’une des théories les plus populaires concernant la criminalité est que la cause profonde du crime serait la pauvreté (Becker 1968) les individus plus portés à commettre des crimes seraient ceux ayant grandi dans un environnement précaire et pauvre. 

L’infanticide

Aujourd’hui encore, l’infanticide est l’un des crimes majoritairement commis par les femmes. Ce crime est la résultante de situations de discrimination de base, comme la pauvreté et des violence préexistantes, notamment de grossesses issues d’actes de violences sexuelles (viols, incestes ou pédophilie) sans oublier de mentionner un manque d’accès à des droits et des choix en matière de santé reproductive. L’infancitice devient donc une cause d’incarcération récurrente et sa récurrence est en lien direct avec l’impossibilité dans laquelle se trouvent les femmes et les filles pauvres d’avoir accès à un avortement clandestin. Le code pénal prévoit, pour les infanticides, une peine de cinq ans à dix ans de prison. 

Des maisons de détention presque jamais réhabilitées  depuis la colonisation

96 % de la population carcérale au Sénégal est masculine, ce qui explique que les politiques nationales et processus applicables au système carcéral ne répondent pas nécessairement aux besoins spécifiques des femmes. Ce sont des espaces qui ont été conçus initialement pour les hommes. On compte à ce jour 2 prisons exclusivement pour les femmes, de Liberté VI et la maison d’arrêt des femmes de Rufisque, sur 11 prisons mixtes.  

‘’Les femmes ont été ainsi les véritables laissées pour compte de la politique carcérale. Jusque là, elles eurent à subir la promiscuité et les abus sexuels, à la fois des prisonniers masculins et des gardiens. Affectées aux travaux domestiques, à la cuisine et au nettoyage, leurs travaux, considérés comme d’entretien courant, n’ont pas été rétribués, au contraire de ceux des hommes.  ‘’ Dior Konate, Emprisonnement des femmes, de l’époque coloniale à nos jours (2005)

La majorité de ces prisons n’ont rarement, voir, jamais été réhabilitées depuis l’époque coloniale. D’après l’organisation Tostan, porteur du projet prison visant à faciliter la vie des femmes en prisons au Sénégal, on parle de petites cellules avec 25 à 30 codétenues. Sans compter les enfants nés en prison, qui grandissent dans des conditions déplorables et qui seront  retirés à leur mère lorsqu’ils auront deux ans. Quelle sera leur destination ? Dans le même environnement précaire et marginalisant qui a exclut leurs mères, les rendant plus susceptibles de finir en prison. En plus d’insuffisance d’installation sanitaire, de manque d’accès à des produits hygiéniques, d’une bonne alimentation, les femmes ne bénéficient pas de programmes et formations qui assurent leur réintégration dans la société.  De nombreuses femmes sont sujettes également à une longue détention préventive et vivent toujours en attente de leur jugement depuis plusieurs années. Dans la prison de liberté 6, compte plus d’une centaine de femmes pour qui aucun jugement n’a encore été octroyé.

Réduire le taux d’incarcération des femmes

 Aujourd’hui, nous maintenons l’idée que les prisons sont des espaces qui sont censés changer les individus pour les rendre meilleurs pour éventuellement réintégrer la société. Mais nous avons des conditions de détention déshumanisantes, qui renforcent la précarité et la vulnérabilité des prisonnières de manière intergénérationnelle. Apprendre à devenir meilleur dans un environnement punitif n’a jamais servi à personne.  Au Sénégal, comme dans le reste du monde, le problème n’est pas uniquement que la majorité des prisonnier-ères commettent des crimes pour se sortir de la pauvreté, mais que nous manquons de lois, de processus qui permettent de prévenir et protéger les personnes les plus pauvres et les plus vulnérables de la société. 

 Si la pauvreté induit le crime. Alors imaginons, ce que des infrastructures sociales plus adaptées, l’accès à un système éducatif inclusif des plus vulnérables, l’accès à des services de santé sécuritaires, l’accès à des services de santé mentales, l’accès à des débouchés économiques, la liberté pour les femmes d’être éduqué et libre de leurs choix et de leurs droits en matière de santé reproductive.  Si les États protégeaient autant les pauvres qu’ils ne se protègent des pauvres.  Si, nous tentions de répondre aux besoins du peuple, plutôt que de les enfouir. Si au lieu d’effacer le contexte autour de la violence et du crime, nous attaquions à la racine du crime…  

Alors, nous serions surpris de voir à quel point une grande partie de nos prisons se videraient.

“Notre culture n’encourage pas les personnes qui causent du tort à prendre leurs responsabilités. Nous avons un modèle où la personne qui cause du tort est, elle aussi réellement la victime et survivante.” Mariame Kaba 

 

 

Désireuse de voir un monde marqué par plus d'alliances et de justice réparatrice, je facilite des conversations complexes qui aspirent à créer des changements systémiques. En tant que Consultante en développement organisationnelle, je soutiens mes clients à transformer leurs pratiques organisationnelles et leur modèle de gouvernance pour les rendre plus réflexives, durables et inclusifs. Formée en médiation et résolution de conflit, j’explore l'impact des relations de pouvoir et de privilège au sein des organisations à but non-lucratifs et des institutions publiques. Passionnée d'écriture, mes écrits explorent la résilience et la résistance qui co-existent avec les enjeux de classe, genre et de racisme.