Un café avec la Ministre Barbara Trachte

Tout commence par une rencontre fortuite avec une femme abordable et simple qui a pourtant un rang de Ministre. Les mois passent, je la suis sur les réseaux, observe sa communication, son engagement, peu à peu se dessine un profil très intéressant. Souvent, lorsque vous êtes face à des politiques, ils cherchent à vous plaire, vous convaincre, ce qui n’est pas le cas de Barbara Trachte. Quand je la croise avec ses deux filles, je sais qu’un jour, je vais l’interviewer, même si j’ignore encore dans quel cadre. Certaines convictions devenant réalité, me voilà en train de prendre un café dans son cabinet ministériel, pour lui poser des questions sur son leg en tant que femme d’origine africaine. Car oui, son parcours, son sérieux et sa personnalité sont un exemple pour beaucoup. Voici une femme à suivre, l’une de ces femmes qui réussit là où on ne l’attends pas.

 

Quel est votre parcours et à quel moment la politique est-elle devenue une évidence?

J’ai 41 ans, je suis née à Bruxelles, d’une mère rwandaise, qui a été réfugiée et d’un père belge. Je suis mère de famille; j’ai  deux filles. J’ai fait toute ma scolarité à Bruxelles. Je suis juriste,  et après quelques années de pratique en tant qu’avocate, j’ai été élue au parlement. Mais, je fais de la politique depuis toujours, ça m’a toujours intéressé. Je viens d’une famille politisée, pas au sens partisan, mais comme ma mère a été réfugiée, les questions de justice internationale, d’injustice la touchaient et mon père travaillait à Amnesty, quand j’étais enfant. J’ai donc grandi dans une famille très politique. J’ai écrit des courriers à Amnesty, à Oxfam. Les grèves dans l’enseignement ne me laissaient pas indifférente, je fais donc de la politique depuis toujours.

 

En tant que femme, que faites-vous pour tirer d’autres femmes vers le haut et leur faire comprendre qu’il est important d’avoir des postes élevés dans l’administration ?

J’essaie modestement d’être un exemple, avec toutes les difficultés que ça représente. Ce n’est pas facile. Maintenant que je m’occupe 

d’économie, je suis plutôt entourée d’hommes, blancs, d’un certain âge… Il faut donc se faire accepter dans ce milieu-là. Dernièrement, j’ai été conviée par le premier Ministre avec tous les Ministres Présidents et les Ministres de l’Économie du pays ; j’étais la seule femme autour de la table, lors de la rencontre avec les représentants des grands patrons … femme, noire et la plus jeune. Donc, oui, j’essaie d’être un exemple. Je dis cela même par rapport à moi-même ; j’ai dû me battre contre des obstacles successifs, et le fameux syndrome de l’imposteur. Il y a des  choses qui font que je dois lutter au quotidien. C’est pour cela que je  dis que ce n’est pas facile. J’espère en tout cas que cela puisse convaincre d’autres qu’il est possible d’essayer de faire mieux que ce que l’on pensait au départ et d’aller dans des milieux où nous ne sommes pas attendus, aujourd’hui encore, en 2022.

 

Avez-vous mené des actions pour que les femmes puissent s’engager plus massivement dans l’administration et surtout, qu’elles aient l’ambition de le faire, sans penser que ce n’est pas pour elles ?

En effet, beaucoup de femmes ont cette idée concernant l’entreprenariat et les sciences ; car je suis par ailleurs aussi chargée des recherches scientifiques. Nous avons des programmes qui aident les femmes à développer leurs projets, à sortir de l’économie informelle. Et à comprendre qu’elles peuvent très bien devenir entrepreneures. Il y a des modèles économiques intéressants qui permettent de se lancer sans prendre trop de risques, mais qu’il faut faire connaître. Nous avons aussi des structures d’accompagnements traditionnels. C’est un grand défi que d’atteindre les femmes et les emmener à se lancer. Mais cela m’a semblé insuffisant pour aller toucher des femmes qui sont doublement éloignées de ce monde-là: soit parce qu’elles sont d’origine étrangère, soit en situation de précarité, voir les deux. Nous avons donc lancé des appels à projets spécifiques, pour ces femmes, par rapport aux blanches, que nous avons aussi, un peu de mal à toucher mais que nous touchions déjà.

 

Qu’avez-vous subi comme discrimination ?

 

C’est dur à dire, mais je n’ai jamais, de manière directe du moins, subit de réelles discriminations. Et c’est assez rare que l’on me l’ait dit, fait ressentir, ou que je m’en sois rendu compte. Je le dis ouvertement, j’ai eu la chance de grandir dans un milieu plutôt favorisé avec des parents très ouverts. J’ai pu aller dans de très bonnes écoles. Mes parents avaient suffisamment de moyens pour subvenir à nos moyens, ce qui rend les choses plus faciles. Quand on est pauvre, que l’on va dans des écoles qui sont moins bonnes, les difficultés s’accumulent. J’ai juste eu de la chance, parce qu’il s’agit bien de ça, de ne pas avoir toutes les difficultés qui s’accumulent au départ. Il m’est arrivé dans certaines circonstances et ça m’arrive encore de m’habiller d’une certaine manière pour éviter ce type de situation.

 

En France plusieurs femmes Ministres ont dit avoir été discriminées par des collègues masculins qui s’en sont pris à leurs tenues jugées trop féminine et en Belgique ? 

 

En Belgique, nous sommes super décontractés. L’étiquette est moins regardante qu’en France, même sur le fait de porter des marques belges ou bruxelloises. C’est d’ailleurs assez rare qu’on le remarque, alors qu’en France, c’est ancré dans les mentalités. Je n’ai pas l’impression qu’en Belgique il y ait tellement de jugement par rapport à cela.

 

 L’industrie textile est l’une des plus polluantes, quel est votre vision de la mode et de l’image, à une période où celle-ci a une importance prépondérante.

Pour moi, il y a plusieurs choses : la manière dont on s’habille est révélatrice de plein de choses. C’est d’abord révélateur d’un mode de vie, puis d’une esthétique et aussi, de mon point de vue, c’est révélateur d’un engagement politique. Je suis admirative de femmes qui portent des tenues que j’aimerais porter, mais ayant un mode de vie assez actif, je n’ai donc pas beaucoup de temps à consacrer à la manière dont je m’habille. Cette vie active a une influence certaine sur la manière dont je m’habille car je dois pouvoir bouger. J’aime l’une ou l’autre pièce sophistiquée, mais je n’y arrive pas car le confort est important. J’ai un sens de l’esthétique malgré le fait que je préfèrerais être en jogging toute la journée…je sais qu’esthétiquement, ce n’est pas ce que je peux me permettre. Ça a une incidence. Dans certains cas l’habit fait le moine ou l’inverse…car je peux utiliser l’effet de surprise. Il m’arrive de me fondre dans les codes lorsque les circonstances l’exigent, ou l’inverse, cela dépend des situations.

Au-delà de ce qui se voit, il y a un engagement : je refuse de porter des vêtements fabriqués par des enfants de pays lointain. Que ce soit pour l’exemplarité ou pour moi-même, je veux être cohérente.

Vous servez-vous de votre image pour faire passer des messages ?

Oui ! Et je dirais même explicitement ! Autant, je ne souhaite pas, pour moi-même, porter des vêtements fabriqués par des enfants…autant, je veux que cela se sache! Mes vêtements sont fabriqués dans des conditions sociales et écologique correctes. Je le dis sans faux fuyant.

 

Les politiques français, Macron en tête, sont à la pointe de l’image. Qu’est-ce qui freine les politiques de pays où l’image n’est pas prise en compte. Peut-être un manque de fierté ?

 

 Je pense qu’en France, l’industrie du luxe est ancrée dans leur culture depuis des siècles, même si je ne m’y connais pas en histoire du luxe, je sais que c’est le cas. Forcément, ils sont fiers de porter cette histoire et cette culture. J’ai regardé les images du dernier conseil européen, il faut bien l’avouer, au niveau de l’image: Macron est au-dessus du lot ! Et c’est très bien ! Je trouve dommage que nous ne soyons pas un peu plus fiers de notre culture– surtout que cela fait vendre ! Nous n’avons pas, en Belgique et dans beaucoup d’autres pays, le même rapport historique aux industries.

 Oui, il faut se l’avouer, l’image des politiques français et ce lien qu’ils entretiennent avec leur industrie du luxe, fait vendre.

C’est dommage pour nos créateurs qui ont de chouettes choses à exposer. Et là, je ne parle pas uniquement du prêt à porter, même dans la Couture, les Belges se défendent bien et sont épiés. Nous pourrions en faire quelque chose, mais mis à part la Reine, de manière très classique, forcément ; cela ne vient pas à l’esprit. Par exemple, je sais qu’il n’est pas si évident, même pour d’anciennes championnes comme Olivia Borlée et Elodie Ouedraogo ; avec lesquelles je discutais récemment, de parler d’ « Unrun 4254», leur marque, de vêtements de sport avec la Fédération Belge d’athlétisme pour les convaincre de faire porter leurs tenues aux athlètes belges. Cela veut pourtant dire quelque chose ! La marque est intéressante : faite par deux femmes belges; qui au-delà de leur carrière de championnes ont une marque éthique et une production locale, sans oublier la symbolique des chiffres 4254 : leur record « volé ». Il y a une belle histoire qu’elles ont du mal à faire passer. Je ne sais pas si en France, cela arriverait.

 

Quelles sont les actions menées dont vous êtes la plus fière ?

En matière d’économie, nous aidons et accompagnons mais nous ne faisons pas nous-mêmes. Cela me fait plaisir de voir des projets qui décollent. De voir des personnes avec des idées un peu folles y arriver ; se retrouver dans des missions économiques pour vendre les biens qu’ils produisent, à l’autre bout du monde. Je suis fière de projets d’ampleur très différents. J’ai autant de fierté pour de très gros projets portés par de grandes entreprises que pour des projets d’artisanat. Le plus gratifiant pour moi, c’est de voir les gens s’épanouir.

 

Quel est votre rapport à l’Afrique, qui fait partie de vos origines? 

Ma mère est d’origine rwandaise avec une histoire particulière, car c’est l’histoire du Rwanda, où je suis allée, il y a très longtemps, avant 94. C’est néanmoins constructif de qui je suis et de manière très profonde ; consciente et inconsciente. J’espère modestement, et sans la moindre envie de donner de leçons à qui que ce soit : l’épanouissement des personnes, car c’est ce qui est important pour moi. Et évidemment, ce n’est pas à moi de dire comment les gens doivent s’épanouir. Je ne défini la vie de personne, je n’ai pas à le faire. Pour les femmes africaines qui me connaissent, j’espère que mon parcours pourra servir de modèle. Ma mère a dû fuir le Rwanda pour des histoires de discrimination et de cette fuite, il y a, aujourd’hui, une fille Ministre. Si cette histoire peut inspirer des femmes, cela me rendrait fière !

 

Vous ne vous sentez pas vous-même « porte-parole » ?

Honnêtement, je n’oserais pas trop ! Je n’ai pas, moi-même été suffisamment en Afrique pour oser faire ça. Si certains ou certaines estiment que ce serait utile que je le fasse, j’accepte volontiers de le faire.

 

 

Rosy Sambwa

Rosy Sambwa

Hello, c'est Rosy; je suis styliste. Je donne : des conseils pour être on fleek sur son lieu de travail et des formations "mode et culture" qui décolonisent les idées sur la manière dont l'autre voit le vêtement. Je suis aussi la créatrice des bijoux "Kinses by Rosy Sambwa". J'anime une émission radio ; "Dress Code" sur Zap Congo. J'ai une passion pour les belles matières, l'écriture, les fleurs, la nourriture (je rêve de manger tous les plats de chaque pays africain!) et j'aime rire.

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