Cinquante nuances de jaune

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Leurs nuances s’entremêlent :  citron ;soleil ;moutarde ; canari ; impérial ; banane ;  safran ;  poussin ;  or ; Je broie du jaune à cause d’eux depuis que je suis rentrée . Ils sont devenus mon champ d’études favori . S’il existait un baccalauréat, options taxis , je le décrocherai avec mention très bien . N’y voyez là aucune présomption de ma part !

J’ai atterri dans une jungle urbaine , où rien n’est codifié et au sein de laquelle les voitures jaunes ont pris le pouvoir . Vertige . Sur la chaussée qui sert de route , ils se disputent la priorité  à coups de klaxons retentissants. Les engins : cabossés ; poussiéreux ;non climatisés ; pare-brise fissurés ; atrophiés d’un rétroviseur ;non admis au contrôle technique et arborant des slogans douteux. Les chauffeurs : non dotés de permis de conduire ; impatients ; de mauvaise foi ; ignorants tout du code de la route ; belliqueux. Dans ce dédale, j’ai déniché des perles rares. 

Mon intégration a commencé avec Monsieur André. Sa voiture  est une Toyota Starlet Au démarrage, son vrombissement égale celui d’un dinosaure échappé de Jurassic Park. Rassurant .  Les sièges, affublés d’une housse en fourrure miteuse n’invitent pas au voyage. Mr André est très croyant.,  et il le fait savoir à la terre entière. Que faire lorsqu’à à 6h45 du matin, alors que  vous aspirez à quinze minutes de quiétude avant d’aller au travail, la radio   vous impose le prêche d’un « pasteur » dont Mr André scande les réparties à haute voix ?Moment suspendu. Je dois me pincer pour ne pas m’esclaffer.

Mr André conduit  divinement  mal. Mais ne le lui dîtes surtout pas. il vous prouverait par A +B que sa conduite parfaite est entravée par  les motos et autres taxis qui le contraignent à des tours de passe mémorables sur la voie publique. Sa peur chronique des embouteillages lui font prendre des raccourcis de fortune sur des routes sinueuses et  affolantes.  Chaque fois qu’il passe une vitesse, mon souffle manque de se couper et ma pose de vernis par ricochet est à revoir. Oui , j’ai très vite réalisé que pour tirer avantage des embouteillages chronophages, je devais m’occuper. De ce fait j’ai déplacé mes ateliers manucure et pédicure ; visionnage de séries et quelques autres dans le taxi .Une idée ingénieuse et un gain de temps précieux.

Mais à côté de cet aspect trublion, Monsieur André a le cœur tendre : toujours ponctuel ; prévoyant en cas de retard ;de bonne volonté et honnête. Mais un dimanche soir après avoir  émis plusieurs appels à  son intention, tous restés sans réponse, j’ai compris qu’il ne viendrait plus. Celui qui m’avait conduit fidèlement depuis plusieurs mois, abandonnait le navire, sans un mot. J’étais peinée car au fond il était  devenu mon compagnon de route et avait  facilité ce quotidien si âpre.  

Et puis vient ce moment de grâce où vous rencontrez plus qu’un taxi . Au hasard d’une journée, vous montez dans un véhicule et vous ignorez que deux ans après le même taxi serait là pour vous accompagner dans les moindres recoins de la ville. Mamouda, ponctuel ; poli ; discret ; serviable ; honnête ; patient. Je manque d’adjectifs. Il est parvenu à muer mes trajets en taxi en découverte de la ville , jamais avare d’anecdotes . On parle de politique ; de sport ; de la société .On rit . On s’arrête pour acheter du mais grillé et des beignets  au bord de la route. Il parle de ses enfants qui travaillent bien à l’école ; de la dote de sa fille qu’il prépare ,des travaux qu’il effectue chez lui ou des préparatifs de la fête du Mouton.

 Il connaît tous les endroits où je vais : le travail ; la couturière ; la salle de sports ; la maison de mes parents ;le supermarché ; le marché ; la maison de mes amis. Les embouteillages paraissent moins longs  quand vous partagez une tranche de vie avec quelqu’un . 

C’est pour ces moments  que je suis rentrée en Afrique. Parce qu’une simple rencontre peut changer votre quotidien en y apportant des étincelles de sincérité . Le taxi n’est pas mon moyen de transport principal. Mais j’éprouve le besoin de le prendre pour rencontrer des personnages ;une galerie de portraits. Ces rencontres m’ont appris à prendre la vie comme elle vient ;  m’ont fait grandir et m’ont ancré davantage.

Prendre le taxi demeure  toujours un rodéo trip ; avec ses aléas et son chaos. A la seule différence que maintenant , j’ai  dompté le chaos.

Amoureuse des mots depuis toujours, Carmen Manga grandit entre le Cameroun et la Belgique. Depuis 2018, elle conte au travers de « Chroniques d’une Repat », ses pérégrinations entre les deux continents. Sous un ton caustique et drôle, elle vous présente une galerie de personnages hauts en couleurs, fruit de la réalité et de son imagination.