Chroniques d’une Repat : un samedi chevelu

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Toutes les femmes africaines ont une histoire de cheveux à vous conter et il n’y aurait pas assez d’encyclopédies pour que vous cerniez correctement la problématique. Ce n’est pas un manifeste pour cheveux crépus que je souhaite ici délivrer. Mais une anecdote croustillante d’un samedi chevelu dans mon quotidien.

 

J’ai toujours arboré des tresses sur la tête. C’est ce qui reflète ma personnalité. Entre se faire des tresses dans l’usuel salon de coiffure ou à domicile, la deuxième alternative a toujours primé. Qui dirait non à ce que sa coiffeuse vienne chez vous dompter votre tignasse pendant que vous regardez une saison de votre série préférée (mon addiction aux séries devra faire l’objet d’une chronique à part entière…). La vraie raison est que je déteste les salons de coiffure pour chaque cliché qu’il véhicule et qu’à moins d’y être contrainte , vous ne m’y verrez que de manière fugace.

 

Un ensemble de circonstances m’a fait prendre rendez-vous ce samedi-là à 9h au salon de coiffure de Solange. Je l’avais repéré une semaine plus tôt. La salubrité des lieux et l’affabilité de la propriétaire avaient eu raison de me convaincre. Moi, toujours trop ponctuelle (  je ne parviens toujours pas à adopter l’heure africaine), je débarque  sur les lieux avec quelques minutes d’avance. Jeans et baskets en uniforme, je suis parée pour quelques heures de coquetterie. C’est à cet instant que je vois le message de Solange  qui me dit qu’elle aura une heure de retard. Le début du cauchemar commence. A ce moment-là, je songe à la tasse de thé que j’ai abandonnée dans ma cuisine et à la crêpe avalée trop vite pour être à l’heure au rendez-vous. Mais surtout, je songe  à mon cours préféré de danse, sacrifié le matin même. Après un échange au téléphone et ayant palpé une pointe d’agacement dans ma voix , elle m’envoie quarante minutes après son assistante, pour commencer le gros œuvre. Solange se joindra à nous  deux heures après . Pas gênée la dame.

 

A peine arrivée, la sonnerie bruyante de son portable retentit. Ayant oublié ses écouteurs, nous avons droit à une conférence. Nous saurons tout : son hésitation sur la tenue à arborer pour l’enjaillement du soir ; la perfusion de sa fille qui doit être changée ; le père de ses deux fils qui n’a pas encore versé la pension des trois derniers mois et la cerise sur le gâteau …son doute sur le fait d’être peut-être enceinte. Assez !J’ai envie de me boucher les oreilles. Ce flux d’informations relatif à la vie privée qui m’est jeté en plein visage constitue pour moi la panacée de l’indiscrétion. Et c’est la raison principale de mon inconfort dans ce lieu. Pourquoi j’irai m’épancher dans un lieu public susceptible de véhiculer tous les ragots d’une ville, sur mon intimité ? Son assistante s’active à rajouter des mèches à ma chevelure et à tresser . Solange , a raccroché son téléphone et se concentre. Elle sait qu’elle est observée .

Trente minutes après ,une cliente habituelle passe sa tête dans l’entrebâillement de la porte. Je sais que la nouvelle vague de potins va arriver. Je m’inquiète juste de leur teneur . Je partage mon désarroi avec les copines sur whatsapp. Moqueuses et me connaissant, elles se délectent du tableau. Les pestes. La nouvelle arrivée s’appelle Corinne. Elle veut se défriser les cheveux et compléter par un tissage (les connaisseurs savent…les autres feront des recherches). Commence alors l’ardue négociation du prix avec des arguments qui arrivent même à me décrocher des fou-rires. Au terme de vingt minutes d’arguments improbables, la ténacité de Corinne a eu raison de Solange. Ma tête de nouveau abandonnée, la sérénade pouvait débuter. 

 

Entre-temps, une galerie de portraits se succéda : Viviane ; Marcelle. Toutes avaient eu un rendez-vous formel avec Solange ( qui en fait ne sait pas dire non …) et toutes s’agaçaient de ne pas être la priorité. Foulards sur la tête, chacune jacassait sur les tribulations de sa vie en attendant son tour.  Moi je demeurais inlassablement  silencieuse, observatrice de ce samedi différent de celui que j’avais imaginé. J’entrais dans leur quotidien sans le vouloir ; je partageais leur vulnérabilité ; leur émotion ; leur crainte ; leur aspiration. A ce moment-là je compris, le salon de coiffure avait une vocation cathartique :  elles y venaient non seulement pour soigner leur cheveu mais pour apaiser leur âme ; pour partager le tourbillon de leur vie qui manquait parfois de les emporter. J’en étais le témoin privilégié.

 

 

Les coiffures africaines – un héritage qui inspire les célébrités

Amoureuse des mots depuis toujours, Carmen Manga grandit entre le Cameroun et la Belgique. Depuis 2018, elle conte au travers de « Chroniques d’une Repat », ses pérégrinations entre les deux continents. Sous un ton caustique et drôle, elle vous présente une galerie de personnages hauts en couleurs, fruit de la réalité et de son imagination.