Le‌ ‌jour‌ ‌où‌ ‌j’ai‌ ‌annoncé‌ ‌à‌ ‌mes‌ ‌parents‌ ‌que‌ ‌je‌ ‌me‌ ‌mariais‌

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L’annonce du mariage 

Après quelques années de relation, Vincent et moi sautons le pas et décidons de nous marier. Le fait d’appartenir à une ethnie différente n’a jamais constitué un frein contrairement à nos familles respectives qui ont ardemment espéré que cette relation reste une passade, un flirt qui s’étiole. En vain. Cette annonce va les mettre KO.  

Mon pays compte deux cent quarante tribus qui en font sa richesse et sa complexité. Mes parents, avec dérision, les divisent en trois catégories : les fréquentables, semi-fréquentables et les infréquentables. Moi leur fille chérie, j’ai eu la bonne idée de pactiser avec «l’ennemi». Ma future belle-famille de toute évidence nourrit le même désarroi à mon endroit. Réjouissance. Chez moi voyez-vous, se marier avec la même ethnie simplifie bien des choses : des traditions similaires, des traits de caractère (normalement) maîtrisés, des valeurs communes et des familles qui se côtoient. Mais quand un intrus se glisse dans le scénario parfait, vous perdez vos repères. L’équation à une inconnue devient alors impossible à résoudre.

Impassible, assise face à mes parents, je les informe de ma décision. Médusés, ils reçoivent la nouvelle comme une décharge électrique. Ils demeurent silencieux durant dix minutes qui me paraissent interminables. Je manque de rire par nervosité. Je m’abstiens. Après m’avoir demandé cinquante fois si j’étais sûre de mon choix, ils se rassurent en questionnant mon projet de vie à long terme. Ce n’est pas un interrogatoire me rassérène ma mère. Tu parles… J’ai réponse à tout. Sur ce coup -là, je le concède, ma répartie d’avocate finit de les convaincre. 

Le frappage à la porte 

Quelques mois après, se déroule le frappage à la porte. La famille de Vincent vient chez mes parents avec un comité réduit pour se présenter. L’ambiance, décontractée en apparence, revêt en réalité tous les détails d’un film à suspense. La rencontre se prépare en amont : qui sera le porte-parole dans chaque famille, quelles personnes composeront la délégation de la belle -famille, quel menu à prévoir, quel sera le programme de la journée, quels impairs à ne pas commettre au regard de la tradition de chaque tribu. Un vrai teaser… Ce n’est pas impératif, mais le savoir-vivre veut que la belle-famille n’arrive pas les mains vides. Tout est scruté, jugé, décortiqué, passé à la loupe. L’apparat des futurs mariés n’échappe pas à ce tribunal en toc. Au contraire, il se hisse au premier rang du cahier des charges. 

Vincent et Camélia en ont pleinement conscience. Ils constituent l’attraction principale de la foire. Un mariage ce n’est pas juste l’union de deux personnes, mais de deux familles, de deux ethnies dans ce cas-ci. Le frappage à la porte, la dot, la cérémonie civile et à l’église matérialisent le tissage de ces liens. Jeune couple, il faut savoir face à la pression familiale qui étouffe voire souvent submerge. 

 

Le jour J, les esprits sont détendus et l’ambiance est bonne enfant. Les effluves qui remontent de la cuisine préfigurent d’un repas succulent après la cérémonie. Les deux familles se saluent poliment. Quelques chuchotements émanent pour identifier le couple dans la foule. Camélia et Vincent arborent des tenues pagnes. Ils débutent avec entrain cette cérémonie qui a des allures de «danse nuptiale». Résolus à sceller leur union, les futurs mariés savent que seuls des compromis de haute voltige et une flexibilité hors pair contribueront à paver leur chemin vers le bonheur. 

La préparation de la dot 

Quelques mois après, la préparation de la dot de Camélia et Vincent s’accélère. Chaque famille désigne un porte-parole. Il s’assure que les désidératas de part et d’autre sont respectés   à la virgule près. Un vrai sacerdoce. Les réunions de concertation s’enchaînent sur le choix du pagne, les invités à convier et le plus important la composition de la dot que Vincent constitue pour la famille de Camélia. Cette liste cristallise toutes les frustrations, génère des claquements de porte tonitruants, des crispations d’anthologie et une ire paternelle de renom. Certaines demandes jugées excessives et disproportionnées nécessitent des discussions tacticiennes. Jeu d’équilibriste. Camélia intervient peu dans cette cacophonie journalière.

 

Le jour de la dot

 

Le jour J arrive. La jeune femme et sa famille dorment au village depuis la veille. Comme une partition savamment orchestrée, chacun exécute ses tâches matinales avec concentration. En ce début décembre, la température à l’aurore frise déjà les 27 degrés. Chaque membre du clan arbore sa tenue pagne. Un magnifique tableau de couleurs chatoyantes. Une émotion ambiante est palpable dans la concession familiale qui grouille d’agitation. Lorsque les yeux embués de son père se plongent dans les siens, la future mariée manque de défaillir. Le silence du patriarche vaut souvent tous les mots du monde. Elle s’assure que la mise en place ne souffre d’aucun raté et que le buffet prévu pour recevoir la famille de Vincent soit fin prêt.

 

La dot, une cérémonie symbolique

 

Vincent et sa famille arrivent en cortège bruyant pour marquer leur entrée. Ils descendent des véhicules. Eux aussi arborent un pagne choisi. Accueillis par le porte-parole de la belle-famille, ils rejoignent les tentes qui leur sont réservées. Les tentes des deux clans se font face à face. Chacun se regarde en chiens de faïence. La dot peut commencer. Silence dans les rangs, place aux représentants. Il s’agit de manière ludique de mener à bien une confrontation où Vincent doit «gagner sa femme» après avoir montré patte blanche. Des enveloppes de billets sont échangées pour les tractations financières. Le but ultime de la dot est de démontrer la valeur de la fille que tu souhaites épouser. Pour la famille de Camélia, hors de question de brader son enfant. Alors, elle fait monter les enchères et multiplie les péripéties.

 

Jeux de rôle 

 

Parmi les jeux de rôle : celui où Vincent doit reconnaître Camélia parmi plusieurs filles masquées. Cela pour savoir s’il connaît bien les attributs de sa douce. S’il se trompe, une somme d’argent est demandée. À la première salve de visages exposés, on lui avoue que son amoureuse n’en fait pas partie et qu’elle est restée bloquée en Europe. Pour aller la chercher, il faut mettre le carburant dans l’avion. Une autre enveloppe est sollicitée. Contre mauvaise fortune bon cœur, le futur marié se plie à ces simagrées d’usage qui constituent le corps de la dot.

Le paroxysme de la journée c’est la présentation des victuailles achetées par Vincent pour le clan de Camélia au village. Un passage en revue en règle s’effectue pour vérifier que toutes les doléances de la liste initiale aient été honorées : des porcs vivants ; des poules ; des marmites, du riz, des pommes de terre, des instruments agricoles, etc. L’abondance des acquisitions constitue une marque de respect et garantit une union des deux familles sous les meilleurs auspices.

Entre temps, Camélia s’est installée dans la tente de sa future belle-famille, faisant ainsi face à toute sa famille. Au préalable, elle a reçu la bénédiction traditionnelle de son père qui voit «partir» sa fille. 

Quelques heures après cette cérémonie, s’ensuit l’union civile. Camélia et Vincent changent de tenue d’apparat et se dirigent vers la mairie du village pour sceller leur destin.

 

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Amoureuse des mots depuis toujours, Carmen Manga grandit entre le Cameroun et la Belgique. Depuis 2018, elle conte au travers de « Chroniques d’une Repat », ses pérégrinations entre les deux continents. Sous un ton caustique et drôle, elle vous présente une galerie de personnages hauts en couleurs, fruit de la réalité et de son imagination.