Yasmine Mouaine : « aller chez le psychologue n’est pas destiné aux fous »

/

: Entretien avec une spécialiste en psychologie et neuropsychologie

La spécialiste en psychologie et neuropsychologie nous renseigne sur la gérontologie et la maladie d’Alzheimer.

-Présentez-vous et donnez-nous un résumé de votre parcours académique et professionnel. 

Je m’appelle Yasmine Mouaine, je suis d’origine italienne par ma mère et marocaine par mon père. Étant née au Maroc, à Casablanca plus précisément, j’ai passé l’intégralité de ma scolarité dans l’enseignement privé français. Après avoir obtenu mon baccalauréat scientifique spécialisé en biologie, mes parents m’ont installée à Paris, afin de poursuivre mes études supérieures. J’ai d’abord commencé par une année de classe préparatoire en biologie, avant d’intégrer l’Université Paris Descartes pour devenir Psychologue clinicienne. 

Ainsi, c’est après 6 ans d’études que j’ai obtenu mon Master 2 en Psychologie Clinique, spécialisé en Neuropsychologie & Gérontologie. 

Après quelques années d’expérience à Paris, en milieu hospitalier et associatif, auprès de la population gériatrique, j’ai décidé de m’installer en Côte d’Ivoire. Mon objectif est d’y implanter ma spécialité, peu connue en Afrique, et émergente en Europe. Je souhaite ainsi, promouvoir, et familiariser les patients et leurs proches, aux approches non médicamenteuses ; et par la même occasion, déconstruire les stéréotypes qui peuvent être (à tort), rattaché à ma profession (exemple : aller chez le psychologue est destiné aux ‘’fous’’, ça ne sert à rien d’aller voir un psychologue, on ne fait ‘’que parler’’, ‘’je perds mon temps’’). 

 

-Pourriez-vous nous en dire plus sur votre métier ? 

Le métier de Psychologue clinicienne regroupe plusieurs spécialités. Malgré les différentes branches de cette discipline, ce qui nous unit, ce sont les capacités d’empathie et de bienveillance, la finesse d’observation, et un sens aigu d’analyse et d’écoute. L’ensemble des Psychologues Cliniciens sont soumis au Code de la Déontologie, et donc au secret professionnel. L’entretien clinique, ou consultation d’un psychologue, offre au patient un cadre bienveillant, dépourvu de tout jugement, propice à l’expression de ses maux, blessures, inquiétudes, remises en question etc. C’est un espace d’accueil de nos émotions, auxquelles on tente (patient et clinicien) de donner un sens, selon l’histoire, la personnalité, la culture, et la singularité de chacun. Comprendre ce qui nous traverse, permet de mieux accepter ses émotions, et de revenir ainsi à une situation émotionnellement stable. C’est une étape indispensable pour retrouver son équilibre psychique, compatible à la vie quotidienne de chacun. 

Il n’y a pas de règles pour consulter un psychologue. Son rôle est d’intervenir dès lors qu’une forme de souffrance (psychique mais aussi physique), s’impose à un individu, quelle que soit son intensité.  Le public concerné n’a pas de critères d’âge.

Il est important de noter qu’une souffrance physique n’est pas toujours synonyme d’une pathologie. C’est parfois une autre voie d’expression (souvent déguisée), des souffrances perturbant notre appareil psychique. On appelle ce phénomène la psychosomatisation. Dans le grec ancien, « psyché » fait référence à l’esprit, et « soma » au corps.  

Sans être une règle systématique, la somatisation est un phénomène fréquent chez les personnes âgées. En effet, il n’est pas surprenant qu’un de nos aînés se plaigne de douleurs physiques (exemple : membres supérieures et/ou inférieurs, troubles digestifs) , dont l’origine demeure parfois méconnue. Si l’on peut rationaliser ces plaintes par l’avancée en âge, concomitante à la diminution générale des capacités physiques, le psychologue saura déceler les plaintes qui émanent de douleurs physiques, et celles générées par une souffrance psychique (exemple : pensées envahissantes, angoisse, dépression, insomnie). 

D’autre part, les psychologues et psychiatres sont souvent confondus. Un psychologue ne prescrit pas de médicaments. D’où l’approche non médicamenteuse de la thérapie. L’objectif du thérapeute est de mener le patient à régler sa problématique, dans le cadre d’une alliance thérapeutique mutuellement établie. 

-Quelle est votre spécialité ? 

Je suis Psychologue clinicienne spécialisée dans la prise en charge des problématiques, à l’échelle psychologique et neuropsychologique, principalement au service de la population âgée.

Le terme Gérontologie » fait référence à l’étude des changements et problématiques qui se produisent avec le vieillissement (à l’échelle médico, sociale, biologique, démographique etc.). Plusieurs corps de métier peuvent être spécialisés en gérontologie (neurologues, neuropsychologues, infirmiers, kinésithérapeutes etc.). 

La « Neuropsychologie » est une sous-discipline de la Psychologie, qui s’intéresse à l’interaction entre le cerveau et l’environnement. Elle se fonde sur des théories scientifiques pour tenter de comprendre, et expliquer les difficultés cognitives, qui peuvent survenir à n’importe quel âge chez un individu. On entend par « facultés ou fonctions cognitives » : le langage, la mémoire, la concentration, le raisonnement, ou encore, le traitement de l’information (exemple : vitesse, stratégies). 

Le rôle d’un neuropsychologue est de tenter d’expliquer l’origine d’une difficulté cognitive, exprimée par un patient, ou par ses proches. Pour cela, il dispose d’outils validés scientifiquement, qui permettent d’examiner les capacités cognitives. Plus en détails, l’évaluation est réalisée à travers une batterie de tests, adaptée à la problématique du patient, son âge, son niveau d’études et sa culture. Les résultats sont comparés à des normes, en respectant rigoureusement les différences interindividuelles, précédemment détaillées. 

Le bilan permet de préciser le fonctionnement cognitif à un moment T. En complément de plusieurs examens (neurologiques, biologiques), une hypothèse diagnostique peut être formulée (exemple : perturbation en lien avec une dépression, un processus neurodégénératif, un AVC), selon la correspondance des symptômes aux critères diagnostiques régis par le DSM (The Diagnostic & Statistical Manual of Mental Disorders).

Le bilan permet également d’assurer un suivi de l’évolution des difficultés du patient (exemple : rémission, stagnation, dégradation du fonctionnement cognitif, lésions cérébrales détectables à l’IRM), ainsi que l’évolution du diagnostic. 

La consultation mémoire permet également une prise en charge des difficultés décelées à l’examen neuropsychologique. Il s’agit de la rééducation cognitive, à travers des ateliers, qui permettent de stimuler les capacités cognitives en se basant sur les capacités les mieux préservées. 

La mémoire sémantique fait référence à l’ensemble des connaissances et culture dont dispose un individu. Dans la maladie d’Alzheimer par exemple, c’est une fonction cognitive qui demeure longtemps préservée.  La stimulation cognitive tente de favoriser le maintien de l’autonomie d’un individu (selon les stades d’avancées).

Il est important d’inclure l’entourage dans le parcours de soin du patient. Ils peuvent être sollicités pour la mise en place d’ateliers de stimulation cognitive au domicile, ou encore pour apprendre à mieux gérer les troubles du proche malade (psychoéducation). 

Le neuropsychologue peut proposer du soutien psychologique aux proches aidants, dont la prise en charge peut parfois représenter un réel fardeau. 

-La santé mentale est une branche de la médecine assez mésestimée en Afrique… Comment pourrait-on la promouvoir  selon vous ? 

 

Il est vrai que la santé mentale a encore du mal aujourd’hui à trouver sa place sur le continent africain de manière générale. Bien que dans chaque culture, l’expression des souffrances est différente, aucune n’exclut le développement des maladies mentales. Les différences culturelles influencent également, les recours utilisés contre les difficultés psychologiques (exemple : adhésion à la prise en charge thérapeutique et traitement antidépresseur plus répandus dans les pays d’Europe, méfiance à l’égard des thérapies et support de la foi plus fréquents en Afrique)

Le manque de connaissance d’une discipline, alimente les stéréotypes, et fausses croyances. À cet effet, vous pourrez me retrouver à partir du mois de septembre, en conférence, accompagnée d’autres professionnels. L’objectif de ces conférences est d’abord didactique. Il s’agit de mieux comprendre le concept de maladies mentales et maladies neurodégénératives, ainsi que la pertinence des prises en charge thérapeutiques non médicamenteuses. Je communiquerai plus de détails concernant le lieu et les dates ultérieurement. 

– Pourquoi est-ce qu’on oublie ? (même quand on est jeunes)

L’oubli est sain et protecteur. Il s’agit même d’une preuve d’un bon fonctionnement cognitif. 

Les systèmes de stockage en mémoire d’une information ne sont pas infinis, bien qu’ils disposent d’un espace conséquent (nous disposons tous, pour une majorité, de riches et nombreux souvenirs de notre vie). 

Si l’on devait garder en mémoire toutes les péripéties de notre vie, dans les moindres détails (exemple : cas d’hypermnésie), en plus d’un risque de saturation, notre appareil psychique ne pourrait pas assurer ses fonctions d’homéostasie, d’équilibre (pouvez-vous vous imaginer revivre constamment une même scène conflictuelle, une même mauvaise nouvelle, sans pouvoir l’oublier ?)

Bien qu’il soit un mécanisme « normal », l’oubli peut aussi représenter le signe d’un dysfonctionnement cognitif (exemple : trouble de l’attention induisant des difficultés de concentration), ou d’une affection psychopathologique (exemple : un épisode dépressif). C’est pourquoi, avant de se laisser emporter dans un quelconque vent de panique, il est nécessaire de consulter un spécialiste.

Prenons l’exemple d’une personne dépressive. La symptomatologie inclut généralement des troubles du sommeil. Or, pour mémoriser une information et la traiter correctement (exemple : stockage et consolidation de l’information sur le long terme), il faut avoir un sommeil réparateur. La rémission des symptômes dépressifs, le retour à un rythme veille-sommeil normal, permet généralement, la récupération des capacités de mémorisation de l’individu. 

 

– Est-ce que les pertes de mémoire sont directement liées à l’Alzheimer ?

Non. Les troubles de mémoire ne sont pas directement liés à la maladie d’Alzheimer. 

Cette question rejoint la précédente, mais pour y répondre spécifiquement, j’utiliserai cette fois l’exemple des troubles attentionnels responsables des difficultés de mémoire

J’ai pu recevoir en consultation mémoire, des personnes dites « jeunes », âgées de moins de 60 ans, qui rapportent et s’inquiètent de l’apparition de difficultés mnésiques au quotidien. 

L’interprétation des scores du bilan par rapport aux normes, associée à des indicateurs qualitatifs (exemple : discours, hygiène de vie et habitudes, stress, alimentation, sommeil, type de profession), les troubles de mémoire peuvent être générés par des difficultés attentionnelles. Dans ce cas, on ne parle pas de troubles mnésiques purs. Une réhabilitation des capacités attentionnelles, peut permettre la restauration des capacités mnésiques (en dehors de tout diagnostic d’affection neurodégénérative)

 

 -Qu’est-ce que la maladie d’Alzheimer ? 

Il n’est pas surprenant de faire un raccourci en reliant les troubles de mémoire à la maladie d’Alzheimer. Mais faisons un point d’abord sur ce qu’est cette maladie, dont la popularité grandissante aujourd’hui, nourrit la méconnaissance des étiologies et symptômes associés, ainsi que les fausses croyances.

La maladie d’Alzheimer est une pathologie neurodégénérative, qui s’installe timidement sur plusieurs années. On peut définir de nombreux facteurs de causes de cette maladie. On retrouve des facteurs biologiques (détérioration intracellulaire et extracellulaire des neurones, perturbation du système cholinergique), neurologiques (lésions cérébrales), et héréditaires (à un très faible pourcentage, contrairement à ce que l’on pourrait penser). L’hygiène de vie est un facteur à la fois protecteur et prédisposant (consommation d’alcool, tabagisme, rythme veille/sommeil, type d’alimentation, carences, surveillance des facteurs cardiovasculaires etc.) 

Bien qu’il s’agisse d’une atteinte préférentielle de la mémoire, il existe des formes dites « atypiques » de la maladie. Pour ces profils, le symptôme inaugural n’est pas toujours de nature mnésique. La sphère langagière, ou encore, les fonctions exécutives (exemple : raisonnement, vitesse et flexibilité de traitement d’une information)  peuvent être altérées. 

L’installation de la maladie d’Alzheimer, (comme pour d’autres maladies neurodégénératives), peut s’étendre sur plusieurs phases. La maladie commence généralement par une phase ‘’asymptomatique’’. Néanmoins, les facteurs neurobiologiques (exemple : lésions cérébrales) s’installent progressivement. Au vu de son caractère silencieux et insidieux,  rares sont les patients qui consultent pendant cette phase. La seconde phase est marquée par quelques difficultés (mnésiques ou autre), qui s’expriment ponctuellement, dans le quotidien, sans pour autant le perturber. On l’appelle phase préclinique. La phase clinique correspond à une intensification des difficultés, qui commencent à fragiliser l’autonomie du patient (pour les gestes simples de la vie quotidienne : cuisiner, faire les courses et/ou plus complexes : gestion administrative, financière).

 

– Quels sont les facteurs protecteurs et les facteurs de risque des maladies neurodégénératives ?

Les processus neurodégénératifs sont, entre autres, liés à l’âge. Le facteur héréditaire peut être envisagé à partir de trois personnes atteintes dans la même famille. Concernant le facteur âge, il existe des cas (rares) d’Alzheimer débutant avant 40 ans. D’autre part, pour mentionner également les facteurs cardiovasculaires (exemple : tension artérielle, hypercholestérolémie, diabète, surpoids), ils sont intimement liés au terrain héréditaire, et augmentent les probabilités de développer une maladie neurodégénérative.  

À l’instar de l’hygiène de vie, les facteurs environnementaux sont à la fois des facteurs de risque et de prévention. Si la sédentarité représente un facteur de risque, à l’inverse l’exercice physique régulier est un facteur préventif. L’exposition au stress, à un sommeil de mauvaise qualité, la nutrition, une consommation excessive d’alcool, de tabagisme et autres psychotropes, sont des facteurs favorisant le développement de pathologies cérébrales. 

Le niveau d’études est un allié contre les affections neurodégénératives. Il représente une « réserve cognitive ou cérébrale », assurant une compensation des déficits, sur des périodes relatives à chaque individu. D’autres facteurs psychosociaux comme les activités intellectuellement stimulantes et variées (exemple : documentaires, mots croisés), et des relations sociales riches sont aussi des alliés.

– Quels sont les bons gestes à adopter en cas de difficultés mnésiques ?

La consultation d’un médecin spécialisé (exemple : neurologue), en complément du neuropsychologue est pertinente. Comme cité plus haut, une consultation mémoire peut permettre, ou du moins mieux préciser, l’origine de la difficulté mnésique. C’est à travers le bilan neuropsychologique, associé à des éléments qualitatifs (exemple : hygiène de vie, difficultés à retrouver un mot à l’oral, utilisation d’un mot à la place de l’autre), que des réponses peuvent être apportées au patient.

Il est important de mentionner qu’une prise en charge précoce, favorise la qualité de la prise en charge des difficultés cognitives. On observe en effet, un meilleur bénéfice de la rééducation cognitive dans les stades légers des maladie neurodégénératives 

De simples changements opérés dans le fonctionnement quotidien peuvent avoir un effet bénéfique. Par exemple, faites des mots croisés, apprenez les numéros de téléphones au lieu de les enregistrer, regardez des documentaires, jouez sudoku, prenez les escaliers au lieu de l’ascenseur etc.  

 

-Avez-vous déjà traité des cas de dyslexie  ? 

La dyslexie est un trouble persistant et spécifique de l’apprentissage du langage écrit. Les symptômes se traduisent par une difficulté de vitesse et de précision de lecture. Les capacités de lecture reposent sur deux processus : l’identification des mots et leur compréhension. Dans les cas de dyslexie, bien que la compréhension des mots soit conservée, c’est l’identification qui est problématique. 

La dyslexie s’installe généralement pendant les premiers stades de développement d’un individu : on parle ici de dyslexie développementale. Le diagnostic de dyslexie n’est possible qu’après 24 mois de retard d’apprentissage environ. Elle touche des enfants normalement scolarisés, dépourvus de difficultés sensorielles (exemple : vision, audition), et de déficience intellectuelle (réf. DSM-IV-TR). Dans les cas de dyslexie acquise, les populations concernées ne sont pas exclusivement jeunes. Ce type de dyslexie est expliqué par une origine neurologique (exemple : lésion cérébrale).

Étant donné ma spécialité, je n’ai jamais traité de cas de dyslexie développementale. La dyslexie acquise peut faire suite à une lésion cérébrale, ou à un traumatisme crânien par exemple. Dans la population gériatrique, on peut rencontrer des patients qui en souffrent. 

 

-Parlez-nous de votre activité actuelle à Abidjan et comment vous joindre ?

Actuellement, j’exerce au domicile de ma patientèle, dans l’attente de l’ouverture de mon cabinet prévue pour Septembre. 

Rencontrer le patient à domicile détient une valeur ajoutée en termes d’informations qualitatives. Il s’agit de rencontrer le patient « en milieu naturel », et pouvoir observer des comportements propres à son environnement personnel. La consultation à domicile renseigne également sur les types de stratégies qui pourraient être proposées au patient. 

Exemple : en observant des difficultés d’orientation spatio-temporelle, l’installation d’une horloge numérique, détaillant la date et l’heure, peut palier à ce type de difficultés. En rencontrant les proches, un endroit stratégique peut être déterminé pour la disposition de cette horloge numérique, favorisant la consultation automatique de cette dernière. On appelle ce type de stratégie une « aide externe » 

L’inauguration de mon site web sera concomitante à celle de l’ouverture du cabinet. Je suis pour l’instant joignable au +225 01 72 56 90 90, ainsi que par mail : mouaineyasmine@gmail.com

Vous pouvez également retrouver ma page Instagram « neuropsychologieci », dont la création de contenu est méticuleusement en cours. La page sera alimentée de schémas ludiques, et autres articles intéressants sur les maladies neurodégénératives et le fonctionnement cognitif. 

Rédacteur Mode et People ELLE Côte d'Ivoire
J'aime le papier glacé des magazines de mode, la Diversité avec un grand D, le Made in Africa et le partage Mode et People au sein du Digital. J’entretiens depuis peu un rapport particulier avec les vêtements de designers africains. S’il vous plaît, ne me parlez pas de jogging pants.