L’interview inédite de Assa Traoré

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Une femme noire qui se bat pour la vérité, et que rien n'arrête.

La mort en 2016 de son frère Adama lors d’une interpellation, lui a permis de pointer davantage le doigt sur les injustices, devenant l’une des figures fortes de la lutte contre les violences policières en France. En effet, depuis 2016, Assa Traoré multiplie les manifestations, prises de paroles et interviews, appuyées par un solide comité d’une vingtaine de proches et de milliers de militants. La rédaction a eu le plaisir de recevoir cette grande femme dans ses locaux pour une Interview spécial Get to know Assa Traoré.

ELLE CI. En 3 mots, qui est Assa Traoré ?

Assa Traoré en 3 mots, je dirais : Justice pour Adama.

ELLE CI. Avez-vous des influences féminines ?

Ma mère. Cette femme nous a élevé toute seule à la mort de mon père et s’est toujours assurée que nous ne manquions de rien. Elle a payé mon premier permis quand j’avais 18 ans. Sans que je ne le sache, elle a investi dans une tontine et elle m’a dit “Assa, tu peux à présent aller passer ton permis. En plus, conduire ta propre voiture, c’est un passage vers l’indépendance “. Elle a donc beaucoup fait. En termes de référence féminine, je pourrais en citer plusieurs. Mais aujourd’hui, j’ai envie de parler de ma mère.

ELLE CI. Activiste des droits de l’homme et militante de la lutte anti-raciale. À quel moment vous vous rendez compte que vous devez mener ce combat ?

Je m’en suis rendue compte au moment où mon petit frère est décédé et qu’en plus, l’on a tenté de l’incriminer. Il n’était pas question que les gendarmes responsables de sa mort deviennent des victimes et pas Adama. C’en était assez de tous ces mensonges liés à la raison de sa mort. Il n’est pas mort d’une crise cardiaque, ni d’une infection très grave, encore moins d’une overdose de stupéfiants. Ces assertions sont tout à fait fausses ! En clair, c’est l’injustice du système qui m’a poussé à mener ce combat. La justice n’est qu’un dû pour nous, et je dois me battre pour l’honneur et la dignité de mon petit frère.

ELLE CI. Quelle est la première chose qui vous est venue en tête à l’annonce du décès de votre frère, étant à l’étranger ? Avez-vous eu un sentiment d’impuissance face à cette situation ?

Je me suis promis, à l’instant, que la mort de mon frère ne resterait pas un fait divers. Mon frère va mourir le 19 juillet 2016, le jour de son 24ème anniversaire et surtout en plein milieu de l’été… Pour moi ce n’était juste pas possible. Je voulais que le monde entier sache qu’on a tué quelqu’un, qu’on a tué Adama Traoré. J’ai donc pris mon téléphone et j’ai appelé des journalistes. Enfin, je suis rentrée en France crier haut et fort le nom de mon frère.

ELLE CI. Deux livres et plusieurs rassemblements plus tard, comment mesurez-vous l’impact de vos actions ? Pensez-vous que cela a fait bouger les lignes de la violence policière en France ?

Bien évidemment, tout cela a fait évoluer la lutte contre les violences policières et la discrimination. Il y a une avancée énorme, parce qu’on s’est battu avec le nom de mon frère pour réclamer la vérité et la justice. Oui, ces deux premiers livres portent sur l’histoire de mon frère.

On a écrit le premier parce qu’ils écrivent l’histoire de mon frère avec une version erronée. L’histoire d’Adama Traoré ne commence pas ce 19 juillet, ni dans cette chambre d’hôpital à Paris.

Elle commence, quand mon père quitte le Mali à l’âge de 17 ans. Il a traversé plusieurs pays d’Afrique et d’Europe pour construire sa famille. Elle commence quand la France va chercher mes grands-parents au Mali pour faire la guerre de 1939 à 1945 et que l’un d’eux meurt sur le territoire français, et que l’autre revient au pays avec une jambe en moins. L’histoire d’Adama Traoré, c’est aussi mon grand-père qui va mourir en tant que chef de village à Yélimané, cercle de Kayes au Mali. L’histoire d’Adama Traoré, c’est son nom de famille, le nom de famille Traoré qui signifie « guerrier ».

Nous sommes issues d’une histoire et c’est important qu’on sache que lorsqu’on tue nos frères, quand on tue mon frère, c’est à une famille et une histoire à laquelle on touche.

Quand, on avance 4 ans, 5 ans, et qu’il y a des rassemblements de milliers de personnes dans la rue, c’est le peuple français qui vient des quartiers populaires. Des centres villes, de tout âge et de toute horizon avec le même combat contre la discrimination et l’égalité ; avec un message universel qui vient derrière le comité justice et vérité pour Adama. Oui, c’est une avancée !

ELLE CI. Nous sommes en 2021, c’est quoi votre plus grand souhait ?

Mon souhait, le plus fort, c’est d’avoir la justice et d’aller vers un procès public, et que le peuple français puisse y assister.

ELLE CI. Que représentent le prix BET et la distinction du Times pour vous ?

Pour moi, et mon frère, c’est un honneur énorme ! Une force venant de l’extérieur qui nous aide à continuer la lutte et le combat pour mon petit frère.

ELLE CI. Vous portez fièrement vos cheveux afro, sont-ils un élément important dans votre combat et votre identité ?

Ma coupe afro, n’est pas un surplus pour moi, cela fait partie de moi, de ce que je suis. Et aujourd’hui, on apprend à aimer nos cheveux avec fierté, à faire toutes sortes de coiffures, alors ça représente Assa Traoré. Après, je ne saurais dire si cela a un impact ou pas, en tout cas ça me représente.

ELLE CI. Quel est votre regard sur la mode et quelle est sa place dans votre combat ?

Aujourd’hui, la question des violences policières, on l’a emmené à un stade où personne ne l’avait encore fait. On en fait un problème qui touche tout le monde, et ça, c’est important. Personne ne doit rester spectateur de la question du racisme, de la discrimination et des violences policières. Donc, aujourd’hui, quand la mode s’engage dans cette lutte et encourage les personnes qui sont engagées, ça la rend d’autant plus forte, plus généreuse. Ainsi, pour moi, c’est une avancée énorme, et ce combat on le mènera tous ensemble.

ELLE CI. Vous êtes une activiste noire dont les combats et l’engagement impactent plusieurs vies. Quels conseils donneriez-vous à une jeune fille noire qui vous admire et qui souhaite mener le même combat que vous ?

Le conseil que j’aimerais donner à une jeune fille noire, est que personne ne devrait lui dicter comment elle doit s’habiller, à quoi elle devrait ressembler, comment elle devrait se coiffer, quel métier elle peut ou ne peut pas faire. Elle doit être la femme la plus libre, car la liberté emmène à rêver, et quand on rêve on a envie de faire encore plus de choses. On a de l’ambition ! Qu’elle sache que sa beauté est unique et universelle, que personne ne lui fasse croire le contraire. Elle doit s’aimer et être elle-même. Ne pas avoir peur de dire ce qu’elle pense, défendre ses rêves et être fière de son identité.

 

La rédaction ELLE Côte d'Ivoire
Nous sommes des hommes et des femmes leaders, pas suiveurs, nous sommes accessibles et nous avons de l’humour….
La lectrice ELLE.ci est une femme africaine curieuse, qui a du style, de l’esprit et de la dérision. Bonne lecture!