“À tous les jeunes africains talentueux : demeurez respectueux envers les autres, votre culture, envers l’Afrique.”

Entretien exclusif

Quelle personnalité se cache derrière la pépite talentueuse qu’est l’honorable Imane Ayissi ? À l’occasion de la Biennale de Dakar qui s’est tenue en mai 2022, la rédaction de ELLE CI a eu l’honneur d’interviewer l’un des grands designers de Mode africaine.  L’entretien s’est déroulé quelques instants après sa brillante conversation de type Masterclass à l’événement dénommé an ode to Africa, le 22 mai dernier.  Il est également le premier créateur africain à avoir été inscrit au calendrier officiel de la semaine de la Haute Couture à Paris et l’académie de la haute couture française. L’éminent créateur de mode d’origine camerounaise a pris plaisir à partager avec la rédaction, son parcours et ses inspirations. Découverte ! 

ELLE CI : Qu’est-ce qui vous a fait accepter l’invitation à l’événement « An Ode to Africa » lors de la Biennale de Dakar ?

Je pense que ces événements sont faits pour honorer, célébrer l’Afrique en général . Et face à de telles vitrines, il était primordial pour moi d’apporter mon soutien et d’être présent. Le monde a besoin de se reconnecter avec l’Afrique ; les jeunes africains ont besoin de montrer leur savoir faire et il n’y a pas trente-six milles façons de le faire.

ELLE CI : Lors de la conversation, on a beaucoup parlé de mode durable. Est-ce que vous pouvez expliquer à nos lectrices ce que c’est ?

Je dirais en quelques mots qu’on a longtemps consommé la mode trop commerciale c’est-à- dire qu’on achète des vêtements que l’on va juste porter deux ou trois fois et qui ne tiendront plus la route ; des vêtements de matières non seulement peu honorables pour nous mais également nocives pour l’environnement. Il est temps que nous soyons conscients de la façon dont nous traitons mal la nature. Nous devons avoir des attitudes éco responsables au risque d’aller à l’agonie du monde.

Être acteur de la mode durable , c’est pouvoir créer avec les meilleurs tissus , des tissus qui polluent moins ; c’est de pouvoir acheter des pièces qui sont aussi bien faites que durables.

ELLE CI : En tant qu’icône de la mode, vous n’êtes plus à présenter . Vous êtes l’un des rares africains dont les créations font partie de la haute couture reconnue en France . Est-ce vous pouvez, pour les jeunes créateurs ou créatrices, nous expliquer le parcours de Imane Ayissi, de votre terre natale à l’académie française de la haute couture ?

J’ai commencé comme danseur traditionnel au Cameroun. Le côté esthétique me vient de ma mère, qui fut d’ailleurs la toute première miss Cameroun en période d’indépendance dans les années 60. Une très belle femme qui avait beaucoup de classe et une manière bien a elle de mettre ses vêtements , de se coiffer ou encore de mettre les escarpins. Ce qui m’a d’ailleurs toujours interpellé . Étant hôtesse de l’air, c’est chaque samedi et dimanche qu’une foule de personne l’attendra à l’aéroport , espérant la voir passer le couloir ou aller faire les annonces. Une expérience juste incroyable .

Enfant , j’ai donc commencé à lui piquer ses robes pour les découdre, histoire de voir comment elles étaient faites . Ayant ainsi pris goût à cela , j’eu l’envie bouillonnante , une fois installé en Europe plus particulièrement à Paris , de me lancer dans une carrière professionnelle dans la mode , le mannequinat ou la danse par la grâce de laquelle , je pus intégrer maintes groupes et travaillé avec des chorégraphes et danseurs connus.

Je voulais montrer aux yeux du monde que je suis un fils de la terre africaine et surtout  montrer mon expertise. J’ai donc organisé dans les années 93 un défilé et , depuis, je continue de le faire chaque année jusqu’à ce jour pour montrer que l’Afrique est belle et bien présente et capable .

Avec le temps , j’ai appris à m’améliorer et cessé de coudre juste pour coudre , de montrer juste pour montrer. J’étais régulier , très cohérent, sérieux et m’organisais toujours de sorte à présenter mes défilés aux mêmes dates que ceux des grandes maisons de couture , contrairement à la plupart des autres africains.

Je vais rencontrer par la suite Jean Marc Chauve, historien de la mode ,qui adorant ce que je faisais, m’avait conseillé de m’intégrer dans le domaine et de créer un dossier que j’allais monter à la fédération de la haute couture française . Ce que j ‘ai fait sans francs succès pendant plusieurs années  jusqu’en 2020.

Jean Marc Chauve et Imane Ayissi

On m’a dit que j’étais le premier noir subsaharien à  être inscrit au calendrier officiel de la semaine de la Haute Couture à Paris, ce que j’ai eu du mal à croire car il était inconcevable que depuis tout ce temps, dans ce monde , aucun africain , même pas un ne l’ai fait. Je considère cela donc comme une fierté pour les noirs , pour l’Afrique car en effet c’est une véritable porte ouverte pour le continent africain au niveau de la vitrine mondiale  de Luxe .

Je fais alors appel à tous les jeunes noirs , les africains talentueux : ne vous sous-estimez pas , bossez dur et demeurez respectueux envers les autres ,votre culture , envers l’Afrique et l’avenir vous dira .Il faut savoir que tout est possible dans ce monde. La preuve , je suis là.

ELLE CI : Est-ce que vous pouvez en quelques mots parler de certaines des pièces africaines qu’on retrouve dans vos collections ? Pourquoi ce choix la ?

Alors … dans toute la collection , j’avais décidé que je voulais mettre au devant l’artisanat africain parce-que je suis pour l’idée qu’une Afrique ayant son propre patrimoine textile existe . Cependant lorsqu’on parle de la mode Africaine , il veulent nous montrer toute autre chose , en particulier les imprimés venant de l’extérieur mais importés en Afrique . On ne dit pas non , c’est également de la mode africaine , néanmoins il faut pouvoir remettre les points sur les i, sinon nous accompagnons l’Afrique dans son agonie , nous tuons nous-mêmes nos propres richesses.

Il faudrait rééduquer les gens ; le vrai textile Africain existe . Il y a beaucoup de choses qui ont été perdues , oubliées , le peu qui reste , il faut tout faire pour ne plus le perdre et c’est ce que j’essaie de faire en utilisant la plupart du temps les bogolan , les Kita, les voiles de coton de différents pays etc. Aussi, je travaille avec pas mal d’artisans dans tout le pays. J’essaye de leur apporter les suppléments, les finitions, le glamour, le confort mais aussi le coton, sachant qu’aujourd’hui, le coton après être parti à l’extérieur revient très cher sur le continent , ce qui n’est pas normal .

 

ELLE CI : Nous avons compris que votre mère a une part très importante dans une partie de votre histoire. À votre façon, est ce que vous pouvez donc nous parler un petit peu plus d’elle ? 

Je pense que rien ne peut remplacer une maman. Le papa c’est important, mais la maman donne l’éducation de base. Il faut dire qu’aujourd’hui, la jeune génération dans tous les pays africains est un peu perdue. Pourquoi ? Parce qu’il y a eu un relâchement à la maison, la maison étant tenue par la maman.

Qu’elle soit folle, pauvre ou riche, peu importe… Une maman reste une maman et nous devons la respecter. Moi j’ai toujours respecté ma mère et toute celles qui pourraient être mes mères . C’est grâce à une femme que je suis là , assis devant vous . Il faut donc les chouchouter, leur donner des fleurs , les flatter , leur dire avec tout notre amour de jolis mots car ce sont les piliers de nos vies , les piliers de la famille . La femme c’est la vie , les mots même me manquent . Merci à toutes les mamans , qui supportent parfois des choses insupportables et qui savent tout de nous , même si elles ne disent rien. 

 

Carlita-Rachel est son nom, mais appelez-la Karlita ! Elle a voyagé autour du globe dans le but de créer des programmes d’immersion et des ateliers d'apprentissage. Retrouvez désormais cette militante du “social Impact” chez ELLE Côte d’Ivoire, où sa passion pour la mode, l’art, la culture, et ses aventures entrepreneuriales trouveront libre expression au sein de la rédaction de ce média afropolitain. Rejoignez la pour, ensemble, changer le monde en commençant par nôtre #Mindset!