Quel avenir pour les droits des femmes africaines ?

Le point

Quel avenir pour les droits des femmes africaines ?
Fabiola Mizero Ngirabatware
Écrit par Fabiola Mizero Ngirabatware
Publié le 08 mars 2020 à 13h20

Le point

Le 8 Mars marque la journée internationale des droits des femmes. C’est une occasion de souligner les efforts titanesques qui ont permis l’avancement de la place de la femme dans notre société, tout en n’ignorant pas l’écart relatif qui existe encore entre les femmes et la détention de leurs droits fondamentaux. Le continent africain fait encore face à des enjeux majeurs autour du genre, comme le manque et/ou l’accès limité à l’éducation, les mariages précoces et/ou forcés, les violences faites aux femmes. Selon les Nations-Unies, la violence contre les femmes et filles représente l’une des violences des droits de la personne les plus répandues, les plus persistantes et les plus dévastatrices dans le monde (ONU Femme, 2019). Les lois civiles décharnées et l'inaction des pouvoirs publics alimentent la normalisation des violences faites aux femmes et filles, ce qui les rend légitimes et largement impunies. 

L’ampleur des chiffres offre  l’importance de la dimension d’intervention nécessaire :

Selon l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) : 

  • En 2017, on comptait 87 000 femmes assassinées mondialement par leurs conjoints ou par des membres de leurs familles, un chiffre est en croissance depuis 2012. 
  • En 2018, à l'échelle africaine, l’ONUDC comptait 69 % de femmes assassinées par un proche. 
  • En 2019, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) estime que 36,6% des femmes africaines ont subi des actes de violence physique et/ou sexuelle commis par un partenaire intime. 

De l’Afrique au reste du monde, les femmes du monde se mobilisent pour mettre en lumière les conséquences dévastatrices qui découlent de la normalisation institutionnelle des violences faites aux femmes et plus particulièrement pour dénoncer un «féminicide» mondial. Un terme spécifique apparu récemment dans le débat public qui désigne un meurtre volontaire d’une femme ou d’une fille en raison de sa condition féminine.

Les droits des femmes africaines: Entre efforts et stagnations dans les quatre coins de l’Afrique 

Contrecarrer la législation 

L’Algérie s’est dotée d’une politique contre les violences faites aux femmes en 2016, c’est d’ailleurs la première fois que la législation algérienne met en place des dispositifs pour réprimander légalement la violence dans la sphère privée. Toutefois, de cette politique a découlé une clause du pardon, qui permet à la victime de pardonner son agresseur et mettre fin à toutes poursuites judiciaires. Cette clause donne cependant une déviation à la politique et permet aux agresseurs de se déresponsabiliser civilement et légalement. Selon la militante algérienne Fadila Boumendjel-Chitour, demander ou accorder son pardon, ne doit pas être mis en corrélation avec une poursuite de l’action publique contre les violences faites aux femmes et filles. De plus, plusieurs femmes ont été mises sous pression de pardonner, ce qui crée davantage de vulnérabilité auprès des victimes. Démontrer la volonté de se doter de lois qui protègent sincèrement les victimes, sans place à la négociation ou à la déresponsabilisation, est primordiale pour l’Algérie et d’autres pays en Afrique. 

«Dafa Doy» - «Plus Jamais ça»  

En 2019, plusieurs manifestations ont éclos au Sénégal pour dénoncer les séries de violences meurtrières qui ont dévasté les femmes et filles sénégalaises. C’est notamment le meurtre d’une jeune fille dans l’est du Sénégal, Binta Camara, qui a mené l’organisation de la société civile à prendre la rue et à réclamer un plus grand engagement politique. 

Jusqu’à très récemment, le viol au Sénégal était perçu comme un délit (une infraction passible de peine de prison et était traité moins sévèrement qu’un crime) et non comme un crime dans la législation. En 2019, les Sénégalais.e.s ont crié à l’ire «Dafa Doy» qui signifie, plus jamais ça, après le meurtre de Binta Camara,  afin que le combat contre les violences faites aux femmes devienne une volonté politique portée par l’Assemblée Nationale et que de véritables législations soient crée. En décembre 2019, le président sénégalais Macky Sall a finalement annoncé la modification de la loi contre le viol et la pédophilie, celle-ci datant de 1965, qui condamnait les coupables de viol et de pédophilie de cinq à dix ans de prison. Depuis 2020, la modification de cette loi condamne ces crimes à des peines pouvant aller à la réclusion à perpétuité. Des «Dafa Doy» hurler dans les rues, l’organisation et la mobilisation citoyenne sénégalaise remporte l’amendement d’une législation désuet et qui on l’espère, viendra défier les cadres sociaux et légaux qui autorisent les violences faites aux femmes.  

La violence sexuelle comme arme de guerre 

Dans les zones décimées par la guerre, les violences faites aux femmes ont tendance à s’accentuer. Selon l’OMS, dans les régions affectées par le conflit et post-conflit, la prévalence de la violence sexuelle affecte jusqu’à 29,5% des femmes et filles présentes dans la région. Par conséquent, l’instabilité politique en Centrafrique à mener les femmes à être l’objet de tragiques violences. À cet effet, les groupes armés ont longtemps pris pour cibles les femmes et enfants en arme sexuelle et politique pour revendiquer leur pouvoir.  

Pour répondre à ce fléau, le gouvernement centrafricain, en collaboration avec les Nations-Unis, a créé l’Unité Mixte d’Intervention Rapide et de Répression des violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants (UMIRR). L’UMIRR est constitué tant de gendarmes, de policiers, et de personnes issues de la société civile, et qui ont pour but de prévenir et d'intervenir dans des contextes d’agressions sexuelles à caractère politico-militaire. De plus, la République centrafricaine s’est dotée d’un cadre juridique visant à protéger les personnes survivantes de violences contre les auteurs de ces actes. Bien qu’un effort soit consenti au niveau de l’État centrafricain pour garantir aux femmes un cadre de vie sûr, beaucoup reste encore à faire autour dans la délivrance directe de services aux survivantes et de façon plus générale, le démantèlement de telle pratique dans des zones de conflits .

La bureaucratie qui freine les législations 

La grande marche des femmes en mars 2019 à Nairobi a offert une plateforme aux femmes et filles kenyanes pour dénoncer à voix haute l’impunité des violences et la grande liberté qui est accordée aux prédateurs. Selon l’ONUV, 47 % des femmes kenyanes sont victimes de violences physiques et sexuelles, un taux supérieur à la moyenne mondiale qui est 25 %.  Selon l’activiste kenyane des droits humains Renoh Amolloa : «Nos structures institutionnelles favorisent l’homme et son impunité. Il n’y a jamais de conséquences pour les prédateurs. On perçoit que la violence envers les femmes est normalisée et donc aggravée car il n’y a pas de conséquences.» 

Une récente proposition de loi sur les délits sexuels a été déposée sur l'égalité des sexes et est toujours en attente de promulgation par le parlement.  Cependant, le processus législatif kényan est connu pour être long, ce qui a tendance à limiter l’engagement  parlementaire. Par conséquent, l’instrument bureaucratique est dépourvu d’un processus décisionnel diligent qui permettrait aux lois sur ces violences de devenir une priorité. 

« #AmInext - #SeraisJeLaProchaine»

En 2019, les femmes sud-africaines ont pris d'assaut les rues des plus grandes villes avec des slogans comme «Mon corps n’est pas une scène de crime». Selon le rapport des homicides mondiaux de l’Office des Nations Unies, plus de 110 viols ont été rapportés chaque jour à la police en 2018 seulement. De plus, 1 femme sur 5 est une cible d’agression et de violence en raison de son genre en Afrique du Sud. Un des taux d’agression le plus élevés du monde et qui touche particulièrement les femmes noires.  En septembre dernier, le président Cyril Ramaphosa s’est exprimé sur les violences envers les femmes en les qualifiant que l’Afrique du Sud était en guerre contre les viols meurtriers. « Une guerre qui fait rage devant toutes les portes et qui a déjà fait des millions de victimes, y compris Thato, Uyinene, Tumi, Yolandi, Reva Leighandre… Le mal ne s’est pas arrêté aux barrières érigées par l’apartheid. » 

Le président Ramaphosa a également annoncé un plan  d'urgence de plus d'un milliard et demi de rands (environ 10 millions d’euros) contre les féminicides, qui prévoit notamment de renforcer la répression de leurs auteurs.

Aux femmes assassinées, à nos soeurs mortes parce qu’elles étaient tout simplement en vie, sommes nous plus écoutées mortes que vivantes ?  Et si la justice était un homme, serait-elle abordée avec plus d’égards et de considérations? 

En cette journée de la femme, nous avons besoin plus que jamais d’une volonté politique sincère pour adresser les racines systémiques des violences faites aux femmes. Nous avons besoin que nos politiques et nos lois soient à la hauteur de la gravité des enjeux. Il nous faut de vraies lois qui sont réactualisées et qui offrent également du soutien effectif aux victimes. Nous avons besoin de lois qui permettent d’investir dans nos programmes éducatifs, afin de sensibiliser les jeunes dès leur plus jeune âge à l’importance du consentement. 

En affirmant cette volonté de changement, nous devons aller au-delà du Code pénal, mais également inclure des ressources financières et humaines, en investissant dans l’accompagnement des victimes, la formation du corps policier et judiciaire et en s’indignant devant les plateformes  médiatiques qui perpétuent la culture du viol en participant à la normalisation de ces violences. En ce 8 mars 2020, ne nous limitons pas à la célébration de nos droits déjà acquis, mais  espérons mieux et plus.

En collaboration avec Célia Michelle Ngoga