Interview d'Anna N'Diaye, auteur de l'enquête «Métisse à tout prix»

Questions sur la dépigmentation

Interview d'Anna N'Diaye, auteur de l'enquête «Métisse à tout prix»

© Anna N'Diaye

jessica brou
Écrit par Jessica
Publié le 30 Novembre 2017 à 14h10

Questions sur la dépigmentation

Journaliste et productrice franco-sénégalaise, Anna N’Diaye s’est intéressée à la dépigmentation de la peau qui concernerait 75% des femmes sénégalaises selon l’OMS et touche les africains. Dans son reportage « Métisse à tout prix » diffusé actuellement sur Canal + Afrique, elle aborde ce phénomène appelé Khessal au Sénégal, Tchatcho en Côte d’Ivoire et Bojou au Bénin. Le nom change mais le fléau est le même. Échange avec Anna N’Diaye.

  

Comment vous est-venue l'idée de réaliser l'enquête "Métisse à tout prix" ?

 

Il y avait plusieurs raisons ; j’ai travaillé pour Afrique Magazine pour lequel j’écrivais les pages mode et beauté. J’avais déjà été confrontée à des sujets sur la dépigmentation. J’avais envie d’écrire dessus mais je n’étais pas sur le bon support. Toute ma famille est au Sénégal, et ces dernières années j’ai vraiment observé dans mon entourage et ma famille proche ce phénomène à différents niveaux. C’est quelque chose que j’ai pu côtoyer vraiment et j’avais envie d’en parler.

 

Comment arrivez-vous à expliquer le fait que le Sénégal soit devenu le premier pays consommateur de produits éclaircissants en Afrique ?

 

Peut-être parce que c’est un pays où les femmes accordent beaucoup d’importance à la beauté féminine. Les femmes sénégalaises sont connues et reconnues pour être très attachées à la beauté. C’est un effet de mode, un phénomène qui s’accentue. Les femmes ont envie de ressembler à leurs idoles. De réputation au Sénégal, quand on veut être belle, on veut être claire. Dans le reportage, quand on rencontre les 4 femmes dont ma tante, elles ont un avis sur la beauté ; comment on se la transmet de mère en fille.  

 

 

Quelles critiques avez-vous pu entendre sur votre enquête ?

 

Le fait que je sois métisse ! Évidemment, les gens auraient préféré qu’une femme noire à la peau naturelle mette en avant ce type de sujet, et pourquoi pas d’ailleurs. Je suis journaliste et je présente mon propre sujet. Je suis autant sénégalaise que française. Et ce phénomène me touche car il inclut des membres de ma famille proche. Dans l’enquête, an a parlé des femmes noires qui assument leur couleur naturelle.

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On nous a reproché que le sujet soit limité au Sénégal. Or, c’est un sujet qui concerne toute l’Afrique. Mais nous avons des contraintes qui ne nous permettent pas de faire plusieurs pays. Naturellement, je l’ai fait au Sénégal mais j’aurais pu le faire au Bénin ou en Côte d’Ivoire. Il y avait une autre critique sur la filière de ces produits dépigmentants qui contiennent plus de 2% d’Hydroquinone mais cela peut faire l’objet d’un autre sujet.

 

 

Lorsque vous interrogez les femmes dans le reportage, elles mettent souvent en cause les hommes. Est-il un simple bouc émissaire ou le véritable déclencheur de cette pratique ?

 

Un petit peu les deux. Tout est très imbriqué. Ce qui est certain, c’est que les femmes veulent être belles. « je veux être belle pour mon homme, pour mon entourage » nous ont confié les interrogées. Quand il s’agit des hommes, ils ont tendance à préférer les femmes claires. C’est présent dans l’inconscient collectif.  Certains hommes encouragent leurs femmes à être plus claires. Mais les femmes parfois le font sans être encouragées par les hommes car elles veulent ressembler à des animatrices, actrices, idoles. Elles veulent être claires, parce qu’inconsciemment, « on réussit mieux » quand est claire. C’est important pour des baptêmes et mariages d’être le plus clair possible. Elles s’appliquent encore plus de crèmes éclaircissantes pour ces évènements. Il y a une vraie pression sociale, « parce qu’être plus clair ce serait mieux »

 

« C’est quelque chose de très tabou pourtant on le voit sur les visages. »

 

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Comment arrivez-vous à expliquer que les produits blanchissants très utilisés par les femmes africaines soient aussi présents dans les médias et à la fois un sujet tabou ?

C’est un vrai paradoxe. C’est quelque chose de très tabou pourtant on le voit sur les visages. Les hommes sont noirs alors que les femmes ont des différences de teintes avec toutes les nuances possibles. J’ai le souvenir de quand j’étais plus jeune, tout le monde était noir. Et j’ai vu des gens de mon entourage changer au fur et à mesure. On a eu du mal à trouver des personnalités car beaucoup de femmes se désistaient à la dernière minute. Elles assument mais ne veulent pas qu’on les entende en parler. Il y a quelque chose d’assez hypocrite. Elles savent que c’est mal mais le dire, c’est dire à toute une nation « je fais quelque chose de mal et je donne le mauvais exemple à toutes les téléspectatrices ».

 

Y’a t-il des produits dépigmentants plus qualitatifs et moins nocifs que d’autres ?

Il y a différents budgets. Il y a des produits plus chers mais tout produit dépigmentant est pourvoyeur de complications médicales. Il n’y en a pas qui sont mieux que les autres. Il n’y a pas d’autorité qui contrôle la composition de ces produits. Les étiquettes sont mensongères la plupart du temps.

« Métisse à tout prix » diffusé sur Canal + Ouest et Canal + Centre