Scientifique Africaine d'exception : Interview, KONAN Maubah Stéphanie Carène

Yes, she can

Scientifique Africaine d'exception : Interview, KONAN Maubah Stéphanie Carène
Écrit par ELLE.CI
Publié le 08 janvier 2020 à 19h00

Yes, she can

« Parmi les chercheurs mondiaux, on compte seulement 2,4% de scientifiques africains, dont à peine 30 % sont des femmes. Aujourd’hui, il n’y a pas assez de femmes scientifiques en Afrique » déclare Alexandra Palt, Directrice Générale de la Fondation L’Oréal. C'est lors d'une prestigieuse Cérémonie organisée à Dakar en novembre dernier à l'occasion de la 10ème édition du programme Pour les Femmes et la Science de la Fondation L’Oréal, mené aux côtés de l’UNESCO, qu'ont été mises à l’honneur 20 jeunes chercheuses récompensées par le Prix Jeunes Talents Afrique subsaharienne 2019. Nous avons pu échanger avec la jeune ivoirienne ONAN Maubah Stéphanie Carène,  afin d'en savoir plus sur son parcours, ses challenges et réussites.

1- Pouvez-vous vous présenter en quelques lignes ?

Je me nomme KONAN Maubah Stéphanie Carène, je suis doctorante en géographie, précisément à l’Institut de Géographie Tropicale (IGT) de l’université Felix Houphouët Boigny d’Abidjan (Côte d’Ivoire). Par ailleurs, je suis ingénieure génie logiciel et réseau télécommunications. J’écris une thèse de Doctorat portant sur “l’étude Géographique de la malnutrition infantile en Côte d’Ivoire. Il y est question de l’utilisation du Système d’Information Géographique ou Géomatique, appliqué(e) à la malnutrition infantile.

2- Il y a de nombreux combats dans le domaine de la science, pourquoi avoir choisi celui de la malnutrition ?

D’abord, cette recherche part de la question suivante : Que peut apporter la géographie qui est à la base une science sociale (pour preuve, nous faisons partie de l’Unité de Formation et de Recherche, Sciences de l’Homme et de la Société) à un problème de santé publique, relevant du domaine médical ?

La malnutrition infantile il faut le dire, intéresse au premier plan les médecins, puis du fait de la multiplicité des causes la justifiant, les économistes, sociologues et anthropologues, etc…Cependant, l’on pense moins à un géographe….

Notre porte d’entrée dans la science étant l’espace, nous possédons par conséquent les clés nécessaires permettant de lire tout ce qui s’y passe puis faire des recommandations pertinentes et appropriées. Tel est l’objectif que poursuit cette recherche, étudier la malnutrition infantile dans l’espace ivoirien, comprendre sa répartition spatiale en la corrélant à d’autres paramètres socio démographiques et ce à travers le prisme du Système d’Information Géographique.

Une autre raison va d’avantage me motiver à travailler sur ce thème. En effet, pour la collecte des données sur les cas de malnutrition infantile dans la ville d’Abidjan pour la rédaction de mon mémoire de Master en 2016. J’ai effectué un stage de six mois au sein du service de nutrition de l’Institut National de Santé Publique (INSP), sis à Adjamé (Abidjan). Une matinée, nous avons reçu une fillette de deux ans avec ses parents. L’enfant était très amaigrie au point où sa peau flottait sur les os et sa cage thoracique se distinguait parfaitement…

Nous étions en face d’un cas de malnutrition infantile aigue sévère, reçu tardivement. Les parents, avaient sillonné bon nombre de centres de santé et de CHU avant d’être redirigés vers le service de nutrition de l’INSP d’Adjamé pour motif de malnutrition. Le médecin de service ce jour a donc appliqué le protocole de prise en charge nutritionnelle indiqué dans ce cas de figure. Puis, les parents devaient revenir avec la fille le lendemain pour la poursuite du traitement car le service étant une Unité Nutritionnelle Thérapeutique Ambulatoire (UNTA), il ne pouvait hospitaliser de patients. Ainsi, le lendemain à mon arrivée, j’ai demandé au médecin si les parents étaient revenus avec leur fille et il m’a répondu que « la petite est malheureusement décédée ». Cela a occasionnée une grande peine chez moi et dès lors je me suis demandée ce que je pouvais faire pour ne plus qu’un enfant subisse ce genre de fait.

3-Quelles sont les difficultés rencontrées lors de vos recherches ? Comment les avez-vous surmonté ?

D’abord, lors de la première phase de rédaction de cette thèse, j’ai dû faire face à une difficulté d’accès aux données sanitaires. Afin de résoudre ce problème j’ai adressé des courriers ainsi que des demandes de stage aux institutions du ministère de la santé et de l’hygiène publique, en l’occurrence la DIIS (Direction de l’Informatique et de l’Information Sanitaire) et le PNN (Programme National de Nutrition), j’ai pu par ailleurs intégrer cette dernière institution afin de mieux comprendre le fléau de la malnutrition infantile en Côte d’Ivoire.

Ensuite, je dirais que la recherche scientifique nécessite des couts financiers non négligeables ; en effet ; pour mes enquêtes de terrain il a fallu me déplacer dans 9 localités de la Côte d’Ivoire (Korhogo, Bévogo, Bouna, Varalé, Grand-Lahou et Djatéket) heureusement j’ai pu compter sur le soutient de mes parents. Enfin l’achat de matériel informatique afin de déployer mon application car cela nécessite un serveur web et des tablettes configurées.

Enfin, l’une des principales difficultés que j’ai rencontrées durant mes études et à laquelle je dois l’orientation actuelle de mon parcours académique, reste la fermeture de l’université FELIX HOUPHOUET BOIGNY en 2011 suite à la crise post-électorale.

Durant approximativement 6 mois je ne faisais rien…j’étais à la maison. Puis j’ai décidé de faire autre chose et mon choix c’est porté sur l’informatique j’ai vu en ce choix l’opportunité d’avoir la carrière scientifique dont j’avais toujours rêvée. Ensuite, à la réouverture de l’université, j’ai suivi simultanément des cours d’informatique en grande école et des cours de géographie à l’université. Ce n’était pas facile, mais par la grâce de DIEU tout se passa bien.

4- Quel rôle a joué le programme L’Oréal UNESCO, pour les Femmes et la Science Afrique Subsaharienne, pour vous ? Comment comptez-vous capitaliser sur celui-ci aujourd’hui ?

Cette sélection est une grande fierté, il faut dire que ma candidature à la bourse l’OREAL-UNESCO pour les femmes et la science en Afrique Subsaharienne remonte au mois d’Avril 2019. En effet, ma Directrice de thèse le professeur BIKPO Céline (Professeur Titulaire de Géographie, Directrice de l’IGT) m’encouragea à candidater en soumettant un projet tiré de ma thèse. Avoir été sélectionnée parmi toutes ces candidatures provenant d’Afrique Subsaharienne me fait comprendre que mes travaux ont suscité un intérêt particulier. Je suis motivée à aller plus loin avec ces travaux, en donnant le meilleur de moi afin que le projet présenté soit une effectivité en Côte d’Ivoire et pourquoi pas au-delà de nos frontières ? J’utiliserai cette bourse afin d’acheter du matériel informatique (Serveur web d’application, tablettes informatiques, etc.) afin de pouvoir tester le prototype de mon application dans des conditions réelles car pour l’instant je l’ai juste testée dans un environnement local.

5- Quels sont vos rôles modèles et les femmes qui vous inspirent dans le domaine de la science

Le premier modèle scientifique féminin que j’ai eu est ma mère. Elle est professeur de sciences physiques à Daloa. Pendant longtemps elle a été la seule femme enseignant cette discipline dans la ville. Le fait de la voir évoluer dans cet environnement largement dominé par les hommes m’a réellement impressionné. Ensuite le deuxième modèle scientifique féminin est ma directrice de thèse le Professeur BIKPO Céline Yolande. Elle a été la première femme professeur titulaire de géographie de l’Université Felix Houphouët Boigny. Par ailleurs, elle est la première femme à diriger l’Institut de Géographie Tropicale. Elle est également la première femme présidant le Comité Technique et Scientifique Lettres et Sciences Humaines du CAMES.

6- Quels sont selon vous les armes indispensables pour réussir sa carrière dans le domaine des sciences ?

Au-delà de tout la détermination, sans elle on ne peut évoluer. Ensuite, la soif de connaissance. Il faut constamment travailler à affuter son sens de la curiosité scientifique. Enfin, une bonne dose d’humilité.

7- Quels sont vos projets futurs ?

La géomatique est un domaine passionnant permettant de travailler sur une multitude de thématique. Aujourd’hui c’est la malnutrition infantile, demain il sera peut être question d’autres sujets. Je me prépare donc pour d’autres challenges…

8- Si vous deviez donner 3 conseils aux jeunes femmes souhaitant évoluer dans les sciences, lesquels seraient-ils ?

Une bonne maitrise de son domaine d’étude, car lorsque vous avez une connaissance transversale de votre recherche, vous n’avez pas peur d’en parler et cela vous donne confiance en vous et vous offre une certaine reconnaissance.

Chercher à transformer les difficultés ou les obstacles à votre avantage, parce que lorsque vous arrivez à le faire, vous vous découvrez des qualités insoupçonnées à potentialiser.
Avoir une vision. Il est ardu de réaliser un objectif que l’on n’a pas visualisé… La vision c’est une projection de votre être dans une dimension pas encore réalisée je dirais. Elle est une source de motivation intarissable. Quand vient le découragement, se rappeler de sa vision nous aide à aller de l’avant et à oser de nouveau. Je souhaiterais résumer ce dernier point avec une citation que j’aime bien, mais dont l’auteur m’est inconnu jusqu’ici : « Si tes rêves ne te font pas un peu peur, c’est qu’ils ne sont pas assez grands ».