Khadja Nin, entretien avec une femme engagée

Entretien avec une engagée passionée

Khadja Nin, entretien avec une femme engagée

© Stephane Kone Photografrik

jessica brou
Écrit par Jessica
Publié le 31 octobre 2017 à 08h54

Entretien avec une engagée passionée

Révélée au grand public au début des années 90, Khadja Nin est une chanteuse qui aujourd'hui se lève pour la jeunesse africaine. Lors de son passage à Abidjan pour soutenir le spectacle "Hair & Body Chronicles dédié à la lutte contre le cancer du sein, elle s'est confiée à la rédaction. Interview avec une femme engagée. 

Comment vous est venue cette vocation pour le chant ?

Ça part de l'enfance. Quand j'étais à l'école primaire, j'avais un prof de musique extraordinaire qui me faisait chanter à l'église. Je participais à la chorale de l'église, mes frères jouaient de la guitare...

Vous êtes très connue pour votre hit "Sambolera mali son". Comment ce titre est-il devenu un succès international ?

Avant le succès de "Sambolera mali son", j'ai sorti mon premier album en 1992 avec le single Wale Watu et ça a pris très vite partout. J'ai commencé tout de suite à en vivre. "Sambolera" est arrivé plus tard. TF1 qui cherchait une chanson de l'été a choisi Sambolera. Forcément, ça a plu d'écho. Á cette époque, on me demandait si je n'allais pas me faire manger par TF1, je répondais que je n'étais pas comestible (rires). Et puis, je préfère prendre l'ascenseur que l'escalier.

Comment avez-vous vécu ce succès ?

J'ai eu de la chance. J'avais l'impression d'avoir une bonne étoile au dessus de ma tête. Et puis, j'avais 32 ans. On n'appréhende pas le succès de la même manière à 22 ans qu'à 32 ans. C'était comme un cadeau du ciel. Je n'avais pas peur du tout et j'étais surtout assez solide.

« Vous vous trahissez vous-même quand vous êtes dans le calcul. »

Beaucoup d'artistes optent pour le français ou l'anglais. Pourquoi chanter quasiment exclusivement en Swahili ou en Kirundi ?

On ne peut pas se laisser formater quand on fait un métier artistique, ni être calculateur. Quand vous êtes artiste, vous êtes à la fois l'atelier et l'ouvrage. Vous vous trahissez vous-même quand vous êtes dans le calcul. On m'a proposé de chanter en français "parce que c'était plus facile" mais ça facilite la maison de disque, pas moi. C'est aussi pour ça que j'ai arrêté d'une certaine façon.

Aujourd'hui, vous êtes sortie de votre retraite médiatique pour devenir la porte-parole pour la paix au Burundi. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre combat ?

En avril 2015, le président Pierre Nkurunziza décide de briguer un troisième mandat contre les accords d'Arusha et la constitution. La jeunesse burundaise s'est levée, qu'elle soit Hutu ou Tutsi. Ce qui m'a fait me lever, c'est le fait que cette jeunesse se soit faite tirer dessus à balles réelles. Je me suis levée parce que quand je demande un micro, on le me donne plus facilement qu'à quelqu'un d'autre. Je l'ai fait de manière instinctive. Quand on est un petit garçon ou une petit fille, on ne veut pas devenir résistant, c'est la résistance qui vient à vous. Je veux juste que les choses soient justes. Je ne me dis pas féministe mais je veux que les femmes aient les même droits que les hommes ; que les noirs aient les mêmes les blancs ; que les riches aient les mêmes droits que les pauvres. Ce qui m'importe c'est la justice. Au Burundi, il y a des disparitions, des viols de femmes et jeunes filles, prisonniers sans procès. Le Burundi a été condamné par la communauté internationale toute entière. L'Union Africaine a envoyé 5000 hommes pour protéger le peuple burundais.

Il faut aussi prendre nos responsabilités. Le problème de l'Afrique, c'est la corruption. Les aides envoyées à l'Afrique se comptent par milliards alors que quand je voyage au Mali [ndlr : Khadja Nin réside principalement au Mali], je ne vois que de pauvres hôpitaux, de pauvres écoles, des routes abîmées. C'est bien beau de dire qu'il y a un taux d'alphabétisation qui grimpe, mais ceux qui disent ça ne voient pas les conditions des élèves. Il ne faut pas compter uniquement le nombre d'élèves inscrits, il faut faire une instruction de qualité. Après tout, on le mérite.

« L'auto-palpation est à portée de main une fois par mois, une semaine après la fin des règles. »

Vous êtes également la marraine du spectacle "Body & hair chronicles" qui s'ets déroulé le 26 octobre dernier à Abidjan. Qu'est-ce qui vous a motivé à prendre part à ce projet ?

Il y a plusieurs choses qui m'ont motivé à prendre part à ce projet. Avec l'âge, j'ai une tendresse particulière pour la jeunesse africaine. Paule Marie Assandre a décidé de rentrer en Côte d'Ivoire. Elle est douée, elle a plusieurs cordes à son arc. Elle anime des ateliers pour les femmes, est créatrice de mode, réalise des spectacles...

Son programme d'ateliers s'appelle "Body Acceptance" qui ne veut pas dire accepter son corps dans le sens d'oublier ses complexes mais apprendre les apprécier. Ce sont des ateliers ouverts à toutes les femmes, elles y sont logées à la même enseigne. Il y a beaucoup de parole et beaucoup de danse. Ces femmes finissent par aimer leurs défauts. Tout le monde a des complexes même la plus belle femme du monde. Elle a monté un spectacle avec des femmes qui ne viennent pas du monde de l'art.

Les bénéfices du spectacle seront reversés à la lutte contre le cancer du sein. Le cancer du sein est à ne pas prendre à la légère même s'il fait partie des cancers les mieux soignés. Mais pour cela, il faut faire le dépistage et être équipé. Une femme comme moi doit faire une mammographie tous les 2 ans donc ça me parle. Mais je veux faire passer un message chez les jeunes femmes. Nous ne sommes pas équipés pour un dépistage de masse. La solution est l'auto-palpation que je recommande à toutes les femmes. Chaque mois, une semaine après les règles, palper ses seins avec douceur pour que s'il y a la moindre chose de différente dans vos seins, vous alliez consulter. Évidemment quand on arrive avec un cancer très engagé, les chances s'amenuisent. Mon message, c'est l'auto-palpation qui va sauver beaucoup des vies. L'auto-palpation est à portée de main une fois par mois, une semaine après la fin des règles.

« J'ai arrêté la musique car à un moment donné l'industrie de la musique est devenue plus industrielle que musicale. »

Envisagez-vous un retour dans la musique ?

Je n'envisage pas de ne jamais faire de la musique. J'ai arrêté la musique car à un moment donné l'industrie de la musique est devenue plus industrielle que musicale. Avant on tombait amoureux d'un artiste et la relation durait le temps que ça dure. On a eu ensuite des "groupes Kleenex" comme les girls et boys bands ; on utilise et puis on jette. Je ne me sentais plus à ma place et ça ne correspondait pas à ce que je voulais faire. J'ai arrêté parce que je trouve qu'on n'a qu'une vie et c'est dans celle là qu'il faut vivre toutes les autres. Je ne dis pas non. Je n'ai pas mis une croix définitive sur la musique. Elle m'a sauvé la vie. Elle m'est indispensable. Il n'y a rien de possible dans ce monde sans musique. Elle existe partout.

« La jeunesse africaine [...] Je l'aime de tout mon coeur, je l'admire de tout mon coeur même si j'ai peur pour elle. »

Quel message avez-vous envie de faire passer à la jeunesse africaine ?

J'ai une foi sans faille en la jeunesse africaine. La jeunesse africaine a changé, elle est fière d'être africaine même si tout n'est pas en place pour l'accueillir. La jeunesse est fatiguée, elle veut vivre dans des États de droits, elle veut qu'on respecte les peuples et ce n'est pas pour elle seule. Ces chefs d'état qui sont au pouvoir depuis si longtemps ne l'ont pas encore compris. La jeunesse africaine n'en peut plus. Je l'aime de tout mon coeur, je l'admire de tout mon coeur même si j'ai peur pour elle.

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