Interview de Delphine Remy Boutang, la journée de la femme digitale s'installe à Dakar

"Elles changent  le monde" 

Interview de Delphine Remy Boutang, la journée de la femme digitale s'installe à Dakar
Écrit par ELLE.CI
Publié le 14 juin 2019 à 17h00

"Elles changent  le monde" 

 Vous êtes la fondatrice de la journée de la femme digitale. Pouvez-vous nous en dire plus sur cet évènement devenu une institution aujourd'hui à Paris.

J’ai co-fondé La Journée de la Femme Digitale (JFD) à Paris en 2013. Cela fait déjà 7 ans que nous mettons à l’honneur les femmes qui s’emploient à révolutionner le monde grâce au digital et contribuons à tendre vers plus de parité et d’égalité. La Journée de la Femme Digitale est devenu un rendez-vous international incontournable pour célébrer l’innovation au féminin, en rassemblant chaque année des leaders et entrepreneurs du digital de renom.

Pour notre première édition à Dakar, nous avons prévu deux journées riches et inspirantes, résolument tournées vers une société numérique responsable plus inclusive, articulées autour de l’inspiration, de l’expérience et du networking.

Les femmes que nous avons mises à l’honneur le 17 avril, à la Maison de la Radio à Paris, et que nous mettrons à l’honneur, aujourd’hui, au Pullman Dakar Teranga, au Sénégal, écrivent le futur, forment aux grands enjeux à venir, innovent pour une meilleure qualité de vie et inspirent le monde. À leur manière, « ELLES CHANGENT LE MONDE ! ».

Le 14 juin, toujours à Dakar, nous avons organisé avec Orange-Sonatel, la JFD Learning Expedition, une plongée au cœur de l’écosystème numérique sénégalais.

Au programme de cette journée, la visite de plusieurs structures clés du secteur (Sonatel Digital Center, Sonatel Académie, Jokkolabs, Lab Innovation by Société Générale, Kinaya Lab, FESTIC, CTIC, Maison de la PME by Société Générale Sénégal et le FODEM), des échanges avec des investisseurs, startups et incubateurs, la rencontre des acteurs de l’écosystème digital de Dakar, des démonstrations et expérimentations des dernières tendances tech en Afrique.

Dans une volonté d'internationalisation, la JFD s'installe en Afrique et plus particulièrement à Dakar pour sa prochaine édition. Pourquoi ce choix ? 

Notre édition 2019 se veut audacieuse, en accord avec notre ADN : un double événement organisé pour la septième fois en France et pour la première fois en Afrique.

2019 marque le début de l’internationalisation de la Journée de la Femme Digitale, qui se déroulera annuellement sur le continent africain où les nouvelles technologies sont en plein développement et représentent un enjeu socio-économique déterminant.Nous avons choisi Dakar, la ville figurant au top 10 des villes les plus high tech d’Afrique.

À l’instar de nombreuses autres villes technologiques du continent, Dakar soutient à travers de multiples initiatives telles que “Dakar Ville Numérique”, les ambitions fortes du Sénégal dans le renforcement, le développement des TIC et la création d’une économie numérique durable.

Preuve en est, au Sénégal, le grand nombre d’incubateurs et de fonds d’investissement pour permettre aux start-up de se développer. Objectif : atteindre 35 000 emplois directs dans le domaine des nouvelles technologies d’ici 2025.

Quelle est votre volonté et vos objectifs pour cette édition ? 

Les femmes doivent coopter d’autres femmes. Et parce que le Web n’a pas de frontières, il nous faut construire un monde en commun. Bâtir des ponts entre les continents, entre ces femmes qui changent le monde. Il faut que nous le fassions en Europe, mais aussi avec ce continent proche et lointain qu’est l’Afrique : le berceau de l’humanité qui peut en devenir le destin.

Bien que tous les secteurs soient impactés par la transformation digitale et que le nombre d’emplois dans le numérique ne cesse d’augmenter, le constat est sans appel : les femmes restent minoritaires dans ce secteur pourtant en pleine croissance !

La France enregistre seulement 28% de femmes salariées en entreprise Tech et à peine 10% des startups sont dirigées ou codirigées par des femmes. (Syntec Numérique).

L’Afrique qui enregistre le taux le plus important de femmes entrepreneures au monde fait bouger les lignes !  Les innovations africaines pourraient suggérer au monde d’autres transitions possibles. Nous avons pour ambition, au travers de cette journée, de mettre en réseau ces femmes leaders africaines et européennes pour ouvrir la voie vers un futur où les femmes seront des personnalités qui compteront et feront la différence.

L’heure est donc à l’unité face à cet objectif qui dépasse les frontières. Ensemble, nous pourrons adresser efficacement les grands enjeux de demain.

Sur un continent où les femmes sont les championnes du monde de l'entrepreneuriat, qu’en est-il au niveau du digital ? 

L’Afrique est le 1er continent de l’entrepreneuriat féminin où les femmes produisent près de 65 % des biens du continent. La digitalisation à grande vitesse et la démocratisation des nouvelles formes de technologie ont permis aux sociétés africaines d’être les mieux placées au niveau mondial en termes de leadership féminin et de parité ou encore de renforcer la visibilité des femmes dans divers secteurs d'activité plus rapidement.  

Au Sénégal les femmes constituent 30% de l’écosystème numérique me confiait Fatim Niang Niox, Directrice Executive de Jokkolabs, alors qu’en France elles ne représentent que 10% dans le digital.

Ces femmes qui ont investi la scène Tech comme Arielle Kitio (Caysti) au Cameroun, Nafissatou Diouf (SenVitale) au Sénégal, Christelle N’Cho Assirou (ICTINA) en Côte d’Ivoire, pour ne citer qu’elles, sont des ‘’Role Makers’’ : elles innovent, elles forment, elles créent des emplois. Elles sont très inspirantes !  

Comme nous le savons le digital est un véritable accélérateur business. Quel rôle peut-il jouer pour les femmes africaines ? 

Un rôle primordial ! Elles sont des piliers économiques pour leurs pays. Les entreprises ayant au moins une fondatrice ont des résultats plus élevés de 63 % que les entreprises n’ayant que des fondateurs, tandis que les entreprises dont les femmes occupent des postes de direction assurent aux actionnaires un rendement de +34 %. (Roland Berger, New Deal, new game for women in Africa, 2016).

Florent Youzan, Directeur du Lab Innovation by Société Générale, m’a soufflé une expression que j’aime rappeler : d’un mode de survit, la femme africaine en à fait un mode de vie. Elles entreprennent leur vie !

Au-delà du business, pour construire un monde meilleur, il nous faut tendre vers une plus grande représentation des femmes. La clé réside dans l’anticipation de l’impact sur les métiers d’aujourd’hui et l’émergence de ceux de demain. On comprend bien à quel point il est crucial de viser un équilibre entre les femmes et les hommes dans le numérique : cette parité assurera une construction non biaisée des technologies que nous utiliserons.

Nous misons sur la force du collectif, aussi bien à l’échelle locale qu’à l’échelle internationale pour relever le défi d’une meilleure représentativité des femmes

Pour finir, la JFD est un évènement enrichissant et inspirant pour les femmes. Cependant, comment les femmes peuvent-elles se former efficacement au digital en Afrique francophone ?

Le principal levier qui nous permettra de lutter contre ce manque de reconnaissance reste l'éducation. L'entrepreneuriat féminin ne peut s'inscrire dans la durée que s'il est accompagné d'une formation appropriée à destination des jeunes filles.

Plus globalement, le continent africain ne peut tirer parti de ces opportunités qu’en préparant sa jeunesse aux métiers de demain.

Les jeunes Africains titulaires d'un diplôme en sciences, technologies, mathématiques et ingénierie ne représentent encore que 2 % de la population totale d'âge universitaire du continent. (« The Future of Jobs and Skills in Africa. Preparing the Region for the Fourth Industrial Revolution », mai 2017, le World Economic Forum). Certainement l’une des raisons pour laquelle, en 2017, IBM lançait le programme « Digital - Nation Africa », un programme éducatif et de développement des compétences qui fait partie de son initiative globale « New Collar Jobs », pour aider au développement d’une économie du savoir en Afrique. 70 millions de dollars d’investissement pour étoffer les compétences digitales de 25 millions d’utilisateurs en Afrique grâce à une plateforme d’intelligence artificielle gratuite.

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