Interview : Nathalie Zorome, avocate engagée

Interview

Interview : Nathalie Zorome, avocate engagée

Philippe Loret

Écrit par ELLE.CI
Publié le 06 septembre 2019 à 18h43

Interview

Parlez-nous un peu de vous ...

Je suis avocate, franco-ivoirienne et burkinabée. J’ai fondé mon cabinet à Paris il y a une quinzaine d’années. Ses activités dominantes sont le droit des affaires, le droit du travail et le droit international privé. Depuis maintenant 7 ans, une partie de ma famille est basée en Côte d’Ivoire et je partage mon temps entre Paris et Abidjan où je travaille en association avec des confrères.

A l’âge de 10 ans, je disais déjà à mes camarades que je voulais devenir avocate internationale et je ne m’étais pas trompée de vocation. J’ai grandi en France, du côté de ma famille maternelle et lorsque je suis revenue, il m’a fallu longtemps observer pour appréhender les codes et me « tropicaliser » comme certains aiment à dire en plaisantant ici.

Je suis passionnée par mon métier et encore plus par le fait de pouvoir vivre ma double culture en évoluant en France et en Afrique.

Pourquoi avoir choisi le métier d'avocat ?

Très tôt dans la vie, j’ai perçu qu’il y a toujours plusieurs facettes dans une même histoire : il y a le blanc, le noir et toute la palette des zones grises que je trouve fascinantes. Lorsque je suis au tribunal et que j’attends mon tour, j’écoute les confrères plaider et nombreux sont les cas dans lesquels je me demande : comment peut-on ici décider que telle ou telle version de l’histoire est « la » vérité ?

J’ai coutume de dire qu’il y a au moins 4 vérités dans une même histoire : la vérité de l’un, la vérité de l’autre, la vérité du dossier (c’est à dire, uniquement ce qui est prouvé) et puis il y a « La » vérité objective, qu’on ne connaît finalement jamais vraiment. Lorsque d’anciens amis ou associés se déchirent, que des couples se séparent, qu’une personne est accusée, ou que des affaires sont relatées dans la presse, je reste systématiquement très prudente sur les dires de chacun.

Mon métier me rappelle tous les jours qu’il faut regarder entre les lignes car c’est souvent ce qu’on trouve à cet endroit qui est le plus intéressant.

En quoi consiste votre métier ?

C’est avant tout un métier de conseil même si les gens perçoivent essentiellement notre rôle judiciaire. Cette partie judiciaire de notre activité correspond à l’image de l’avocat en robe noire qui se lève et prend la parole devant la Cour, ce qui m’a profondément motivée au départ.

A mes débuts, j’ai beaucoup plaidé, notamment au pénal et j’aime énormément ça car je n’ai pas peur de la confrontation. Je me disais qu’un avocat qui ne plaide pas n’est pas un véritable avocat, mais aujourd’hui j’aime aussi beaucoup l’activité de conseil aux entreprises et aux particuliers.

Cette autre partie de mon métier nécessite surtout une vision stratégique et analytique, en amont des difficultés. C’est un exercice très stimulant intellectuellement qui nécessite de bien connaître ses clients pour les orienter aux mieux de leurs intérêts en considérant les points forts et les points faibles d’une situation. C’est ce qu’on appelle, "l’optique défense".

Quel a été votre parcours ?

J’ai fait la première partie de mes études de droit à Lyon puis je suis allée m’installer à Paris, pour entrer à la Sorbonne où je voulais faire un master en droit africains comparés, ainsi qu’un autre en droit du travail. Pour participer au financement de mes études, plutôt longues, j’ai travaillé un temps comme juriste d’entreprise, puis enseigné le droit des affaires en écoles de commerce.

J’ai ensuite suivi la formation de l’école du Barreau de PARIS où j’ai noué de nombreux contacts et encore aujourd’hui, nous nous réunissons entre anciens de cette promotion. Nous sommes restés liés et mon associée parisienne est d’ailleurs l’une de mes anciennes camarades. Plus tard, je me suis rapidement installée à mon compte, sans doute le besoin d’indépendance qui m’animait était-il très fort.

Trois préjugés sur le métier d'avocat ?

Un avocat c’est pour le Tribunal : c’est faux car le rôle de l’avocat n’est pas systématiquement celui d’éteindre les incendies. Il y a beaucoup de leviers préalables et lorsqu’un client a la clairvoyance d’anticiper sur les difficultés, on peut le protéger avant que le conflit n’advienne, en l’éclairant pour affuter ses arguments en cas d’échec de la négociation amiable.
Un avocat c’est un généraliste du droit : c’est ce que beaucoup pensent mais notre métier est tellement vaste et les règles évoluent si vite que nul ne peut sérieusement prétendre maîtriser toutes les disciplines du droit. Pour délivrer les conseils les plus opportuns, nous devons nous spécialiser et constamment nous tenir informés de l’actualité juridique.
Un avocat, c’est trop cher : il faut savoir être transparent sur les honoraires et s’entendre dès le départ avec une convention écrite sur l’étendue de la mission et les modalités de facturation, soit au taux horaire, soit au forfait avec un intéressement au résultat. Une fois cette question évacuée, on peut travailler sereinement et le client sait où il va financièrement.

Trois droits méconnus mais très utiles dans le droit du travail Ivoirien ?

Le harcèlement moral et le harcèlement sexuel au travail sont des notions qui ont été récemment introduites dans le code du travail ivoirien. Il reste beaucoup à faire pour que la jurisprudence se construise et que les mentalités évoluent sur ces deux sujets. Je trouve aussi qu’ici en Côte d’Ivoire, l’accès des travailleurs à la médecine du travail n’est pas assez valorisé.

J’aimerais aussi citer un autre exemple, plus large que le droit du travail mais qui intéresse les entreprises, c’est le fait que le droit des affaires ivoirien est lui-même soumis au droit panafricain de l’OHADA (Organisation pour le droit des affaires en Afrique), ce que beaucoup d’acteurs économiques ignorent encore.

Les choses qui vous rendent le plus fière dans votre profession ?

Lorsqu’on vient m’exposer une problématique, j’essaie d’abord de bien écouter puis, de toujours exposer les contraintes juridiques et factuelles auxquelles le client doit faire face car c’est son affaire donc c’est à lui de choisir entre les différentes options stratégiques en fonction de mes conseils puisque c’est lui qui en assumera les conséquences in fine. Bien sûr, comme il s’agit d’un métier très humain, la plus grande satisfaction que je puisse y trouver c’est lorsqu’une personne me dit, en clôturant notre dossier : « Merci Maître, vous m’avez vraiment aidé ». C’est ce qui me touche le plus et qui explique sans doute pourquoi je suis aussi investie.

Quels sont vos combats et les causes qui vous tiennent le plus à cœur ?

Il y en a beaucoup mais j’en citerai principalement deux.

Ayant beaucoup pratiqué le droit pénal à mes débuts, j’ai très tôt été sensibilisée à la brutalité du système judiciaire. Que l’individu soit coupable ou innocent des faits qui lui sont reprochés, il y a des procédures à respecter, raison pour laquelle je reste très engagée contre les violences policières. Voilà plus de 12 ans que je me bats aux côtés d’une famille sénégalaise qui a perdu un fils lors d’une interpellation violente, dans des conditions très douloureuses. Je suis très honorée par leur confiance dans un tel combat. C’est une grande responsabilité.

Un autre combat qui me tient particulièrement à cœur est celui de la complémentarité culturelle, raison pour laquelle j’aime tant le droit international. Cela tient sans doute à mon parcours. A titre personnel, j’ai vite compris que ma condition de métisse me plaçait automatiquement en situation d’entre-deux, à la croisée des chemins, comme quelqu’un d’ « atypique » tant d’un côté que de l’autre de la méditerranée : c’est un fait, les Européens me perçoivent comme une Africaine et les Africains une Française.

Je n’ai jamais vécu cela comme un blocage mais au contraire, comme une opportunité d’être légitime sur plusieurs terrains. De ce fait, je suis évidemment très sensible à la compréhension des différences culturelles et dans mon métier, j’essaie toujours d’expliquer à mes clients africains comment fonctionne la justice française lorsqu’ils y sont confrontés, et vice versa pour les clients européens qui souhaitent venir faire des affaires en Afrique.

Quelles forces apportent le fait d'être femme dans votre métier ?

A mon avis, être une femme n’est pas une compétence « additionnelle », mais ce n’est pas non plus un handicap.
Professionnellement, chacun a ses atouts. Certains se sentent encore rassurés par la figure protectrice que peut inspirer l’avocat masculin, tandis que d’autres prêtent plus de psychologie ou de pugnacité aux avocates.

J’ai remarqué que certaines de mes consœurs font de la féminisation des termes un cheval de bataille mais ce n’est pas mon cas. Par exemple, ça m’amuse lorsque je reçois un courrier protocolaire qui commence par « Madame et cher confrère ». C’est encore l’usage aujourd’hui mais cela tend à disparaître car les professions juridiques se féminisent de plus en plus.

Personnellement, je suis ravie d’être une femme et si certains pensent encore que cela peut être une faiblesse en quelque matière que ce soit, cela me fait doucement sourire. D’une manière plus générale, je me dis souvent à l’inverse qu’être un homme ne doit pas être si facile (rires).

Votre mantra ou une citation qui vous drive au quotidien ?

J’en ai plusieurs mais j’aime vraiment beaucoup celle d’Angela Davis qui est rappelée dans le livre de Rokhaya DIALLO (« Ne reste pas à ta place ») : « Walls turned sideways are bridges » qu’on traduit par « lorsqu’on renverse les murs, on crée des ponts ». C’est une sorte de synthèse de mon histoire et c’est aussi toute ma philosophie.

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