Interview Jacqueline Oble : L’histoire de la première femme agrégée en droit privé de l'Afrique

Femme d'exception 

Interview Jacqueline Oble : L’histoire de la première femme agrégée en droit privé de l'Afrique

© Benyto Photographie

Écrit par ELLE.CI
Publié le 07 août 2019 à 11h29

Femme d'exception 

Première femme agrégée de droit privée en Afrique, Premier professeur juriste de l'Afrique subsaharienne de la faculté de droit d'Abidjan, Ministre de la justice, de l’education nationale, ancien député, premier professeur féminine titulaire de droit en Côte d’Ivoire, co-fondatrice et présidente des facultés universitaire privées d’Abidjan (FUPA), Jacqueline Lohoues Oble est une des plus grandes figures politiques Ivoiriennes et du droit en Afrique Subsaharienne, c’est un modèle de réussite pour toutes les femmes Africaines. Une preuve qu’il n'existe pas de métiers dits “d’hommes”. 

En 2010, elle est devenue la première femme de ce pays à poser sa candidature aux élections présidentielles. Aujourd'hui, Jacqueline Lohoues Oble est à la retraite dans l'enseignement et arbitre à la cours constitutionnelle Ivoirienne. 

À l'occasion de la célébration du 59e anniversaire de l'indépendance de la Côte d’Ivoire, nous avons interviewé cette grande femme. Elle a partagé généreusement avec nous son brillant parcours. 

 

Comment avez-vous réussi à accomplir tant de choses en seule vie, racontez-nous votre histoire. 

C’est tout doucement, vous comprenez qu’on ne peut réaliser tout ceci en même temps. 

J’ai commencé comme toutes les femmes de ce pays par une scolarité. J'étais à l'école Notre Dame des Apôtres de Dabou qui vient d’ailleurs de fêter ses 80 ans. Et j’ai été contente de retrouver cet établissement et d’avoir été la numéro 375 d’octobre 1956. J’ai commencé là, ensuite, je me suis retrouvée à Bingerville, à l'époque, c'était le collège phare de notre pays. Après l’obtention de mon BEPC, je me suis retrouvée à Bouaké au collège des filles où j’ai obtenu mon baccalauréat. Je me suis retrouvée à l’université d’Abidjan, c’est là que j’ai choisi le droit alors que j’avais été orientée en stomatologie. J’ai eu un bac A et je me sentais plus à l'aise. En plus, j'avais vu des films de procès à la télé avec des procureurs et des avocats. Je me suis dit que cela pouvait être très intéressant. Je me suis inscrite en droit. J’ai fait mes 4 années de licence. Mais après cela, alors que j’étais entrée en droit pour être magistrat, ou avocate, j’ai préféré l’enseignement. À cette époque, je vous assure, c’était la création de toutes les sociétés d’état, il y avait de l’emploi. Moi, j’ai refusé de travailler, je suis allée en France pour le troisième cycle. Je suis revenue trois années après, et j’ai été nommée assistante à la faculté de droit d’Abidjan. J’ai ensuite terminée ma thèse pendant toute une année d’octobre 81 à décembre 82. J’ai dû laisser mes filles ici pendant un an avec mon père et ma mère. Moi, je finissais ma thèse à Lyon. J’ai fini en décembre 82, je suis rentrée à Abidjan pour continuer mes enseignements. Et puis novembre 83, il y a eu le premier concours d'agrégation du Cames. Je me suis présentée, nous étions 7 candidats de tous les pays d’Afrique et j’ai été la seule admise en 83. Voici comment ma carrière a véritablement commencé. 

Le début d’une brillante carrière

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Je me suis retrouvée maître de conférences agrégée. Trois années après, j'ai été élue doyenne de la faculté de Droit et ensuite professeur titulaire. Là, j'étais toujours enseignante, lorsqu’en 1990, j’ai été appelée au gouvernement. Vous savez à l'époque, quand vous sortiez d’une grande école ou quand vous veniez d’avoir un diplôme, le président Houphouët faisait directement appel à vous pour travailler avec lui. C’est ainsi que j’ai intégré le gouvernement en tant que ministre de la Justice. Pendant trois années, j’ai travaillé avec les collègues magistrats et avocats qui n'acceptaient pas toujours le fait que je sois une femme ou que je vienne de l’université. Après 1993, au décès du président Houphouët, je suis retournée à l'enseignement. 

À l'époque, quand vous commenciez, il n’avait pas beaucoup de femmes dans le domaine dans lequel vous avez évolué. Qu’est-ce qui vous a motivé ? 

J’estimais qu’il n'y a pas de métiers qui soient consacrés aux hommes. Et en ce qui concerne l'enseignement, je pense que c’est le métier qui va le plus aux femmes. Cela demande la disponibilité.

En 1990, comment une femme politique était perçue par la société, par ses collègues ? 

Il y avait déjà quelques femmes comme Aka Anghui, Anoma Glwadys, avant elle Jeanne Gervais…..Elles étaient là. Elles se sont battues auprès des hommes pour obtenir l'indépendance. Souvenez-nous de la marche Bassam. Elles ont toujours été présentes. Malheureusement, elles se battent et au moment où il faut se partager les fruits, elles sont ramenées à leurs casseroles. Mais je pense que de plus en plus, les choses changent aujourd'hui. 

Vous avez été la première femme dans l’histoire de ce pays à vous présenter aux élections présidentielles en 2010. Racontez-nous ce moment historique. 

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J’ai pris cette décision parce qu’on voyait toujours les mêmes personnalités au-devant de la scène politique. Je me suis dit pourquoi ne pas changer cela ? Et pourquoi pas une femme ? Nous revenions fraîchement de la sortie de crise, il fallait cette personne qui allait amener rapidement la réconciliation et la paix. Pour moi, c’était une femme parce qu’elle est mère, parce qu’elle sait apaiser les cœurs. C’était pour dire encore qu’il n'y a aucun métier réservé aux hommes. À l'époque, il y avait Sirleaf Johnson au Liberia qui venait d'être élue, je me suis dit pourquoi pas moi ? Je me suis jetée. Je vous assure que j’en ai tiré des satisfactions. 

Je me souviens encore, quand j’ai posé ma candidature, le magazine Gbich avait publié un numéro dans lequel j'étais en couverture avec d’autres candidats. C'était une caricature où on montrait un fauteuil présidentiel vide autour duquel était Laurent Gbagbo, Ouattara et Bédié. Et puis, ils ont représenté une femme dans une petite jupe, c'était moi qui disais aux hommes que je voulais ce fauteuil. Et tous les autres s’accordaient pour une fois pour me dire que ma place était dans la cuisine. Moi ça m’a fait tellement rire. 

“Je me suis dit, c’est l’idée que les hommes ont des femmes ; c’est pour contre cette idée que je voulais me battre. Je mentionnais toujours cette caricature au cours de mes meetings et je disais, non seulement, je sais faire la cuisine, mais je vais également m'asseoir là.”

Malheureusement, les résultats ont donné ce qu'il en était, mais j’en ai tiré grande satisfaction. D'ailleurs, j’ai été une ouvreuse de porte. Depuis que j’ai osé le faire, il y a eu d’autres femmes après moi. 

Si vous aviez été élue en 2010, quelles sont les premières actions que vous auriez posées en tant que première femme présidente de la Côte d’Ivoire ? 

J’allais montrer à tous les niveaux que les femmes peuvent faire le travail au même titre que les hommes, il ne faut pas les renvoyer tous les jours aux casseroles. Elles ont un rôle tout aussi important dans la gestion du pouvoir. Malheureusement, elles toujours minoritaires dans nos gouvernements. C’est dernièrement qu’une loi a été votée pour que les femmes y soient représentées à seulement 30 %, alors qu’on peut partir sur 50% comme d’autres pays. Le deuxième objectif était au plan de l'éducation, la santé, la jeunesse….J’aurai pu faire tellement de choses, mais ca n’a pas été possible. 

Nourrissez-vous toujours des ambitions politiques ? 

Non, pour le moment, je suis à un poste d’arbitre, et donc je regarde de loin. J’espère que les choses vont bien se passer en 2020 pour notre pays. 

Rôle d’arbitre, vous êtes aujourd'hui au Conseil Constitutionnel, quel est exactement votre quotidien ? 

C’est une juridiction qui a pour rôle essentiel de veiller à l’application de la constitution. La constitution, c’est le pacte social qui détermine les pouvoirs, les fonctions dans un état donné. Nous avons trois missions. Nous devons veiller au respect de la constitution, arbitrer les élections et déclarer les résultats officiels. Nous réglons aussi les conflits entre les organes de l’état. Vous comprenez donc qu’avec cela, on ne peut pas faire la politique. On est au-dessus. 

Vous êtes également mère de 4 enfants, comment avez-vous concilié vos responsabilités professionnelles et votre vie de famille ? 

Quand on a une famille, des enfants, un époux, il faut absolument que tous les éléments de cette famille y contribuent. Heureusement, mon défunt époux m’a énormément aidé dans ce sens. Généralement, quand des femmes réussissent, c’est qu’elles ont des époux qui ont accepté qu’elles occupent ce genre de postes. Il y en a des hommes qui sont fermés à cela et certaines femmes finissent par abandonner malgré leur potentiel. Moi dans mon cas, j’ai laissé ma fille à mon mari pendant une année pour partir en Europe me former. Il s’est occupé d’elle. 

“Je tenais à rendre hommage à cet homme. C’est grâce à lui que j’ai pu faire cette carrière. Je pense que pour les hommes doivent de plus en plus avoir cette ouverture d’esprit pour aider leur femme à avancer. Dans tous les cas, quand une femme avance bien, c’est le foyer qui en bénéficie.”

Vous êtes une des personnalités les plus importantes de la Côte d’Ivoire, vous avez marqué ce pays par votre travail. Est-ce que vous avez un conseil à donner aux jeunes femmes aujourd'hui ?

Heureusement, nous avons beaucoup de femmes qui ont de belles carrières et des jeunes femmes qui savent ce qu’elles veulent accomplir. Dans tous les domaines, elles sont actives. C’est une bonne évolution. Il faut que de plus en plus de femmes s’engagent. Nous avons ouvert les portes, c’est un peu plus facile aujourd'hui d’y aller. Il y a encore de nombreux défis à relever. Elles vont y arriver parce qu’elles ont les capacités. 

Comment arrive-t-on à atteindre ses rêves dans la vie ?

Il faut d’abord rêver, et quand vous l’avez fait, il faut se donner le moyen de rendre ces rêves en réalité. Et pour cela, il faut un minimum de formation. Et puis, il ne faut pas se décourager. La vie n’est pas linéaire. Il y a des hauts et des bas. Il faut savoir rebondir. 

Avez-vous un mantra ? Une citation qui ne vous quitte pas ? 

“Le premier mari d’une femme, c’est le diplôme, lorsque vous avez le diplôme, vous avez le deuxième mari qui est l’homme, parce que le premier mari qui est le diplôme ne vous quittera jamais. Alors que l’homme peut décéder ou vous quitter.”

 

C’est une citation que je tiens de mon père d’ailleurs. Il n'arrêtait pas de le dire. 

J’ai donné naissance à 4 filles. Quand je les voyais baisser les bras, je leur rappelais aussitôt ce que mon père m’avait dit et elles se remettaient au travail. 

J’aimerais bien que toutes les femmes le comprennent. 

Après avoir accompli tant de choses, on se demande, si vous avez encore d’autres rêves ou ambitions ? Si oui Pouvez-vous les partager avec nous ? 

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source photo : Abidjan.net

Je suis à la retraite dans l’enseignement. Après mon mandat au Conseil constitutionnel je veux bien prendre ma retraite définitive et me reposer. Quand on a eu une vie aussi mouvementée, on aspire au repos. 

En 1960, quand l'indépendance de la Côte d’Ivoire a été proclamée ou étiez-vous ? Racontez-nous cette journée. 

J’avais 10 ans à l'époque, j'étais à Dabou. J’ai vu les défilés impressionnants. À cette époque, tout le pays était impliqué, on sentait la joie de l'indépendance. On sortait tous célébrer cet évènement. On sentait que le pays revivait. Malheureusement, on ne retrouve plus la même effervescence aujourd'hui. Il fallait y être pour le vivre. 

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