Femmes à suivre : Ly la Gazelle, l'oeil des invisibles

Rencontre avec Ly la Gazelle

Femmes à suivre : Ly la Gazelle, l'oeil des invisibles

©Ly la Gazelle

jessica brou
Écrit par Jessica
Publié le 27 juin 2017 à 04h00

Rencontre avec Ly la Gazelle

Venue du milieu de la banque, puis de la communication, Ly La Gazelle est aujourd'hui une photographe autodidacte vivant au Maroc. Elle est la tête d'affiche de l'exposition "Instinctiv'" qui se déroulera du 28 juin au 28 juillet au Bao Café. Lors de notre entrevue, elle nous a raconté son parcours, parlé de son art mais aussi de sa vision ! Rencontre avec Ly la Gazelle, "l'oeil des invisibles".

Peux-tu nous dire qui tu es en quelques mots ?

Je suis Ly La Gazelle, photographe ivoirienne résidant à Marrakech.

Quel a été ton parcours avant la photographie ?

J'ai fait des études en banques. J'ai un BTS en banque. J'ai fait de stage de validation puis, j'ai travaillé dans le secteur de la communication et du monde de l'audiovisuel. J'ai ensuite bossé dans le social media et maintenant je suis photographe.

Pourquoi Ly la gazelle ?

Je m'appelle Lissa Phyllis Thabita. Thabita signifie "gazelle" en hébreu et ma mère m'a toujours appelée ainsi. Mon père m'a appelée Ly. Ly est un hommage à mon père et Gazelle à ma mère. Mon pseudonyme est la jonction de ces deux personnes qui sont du monde de la photo [ndlr : sa mère était photographe].

Qu'est-ce qui t'a amené réellement à la photographie ?

Honnêtement, j'ai toujours voulu capter des moments. C'est suite à l'oeuvre d'un artiste peintre et photographe français, un autoportrait avec un écriteau "hier, j'étais un enfant bâtard. Aujourd'hui, je fais partie de l'oeuvre la plus noble, je suis un artiste" que j'ai voulu me lancer.

Pourquoi cette oeuvre t'a tant touchée ?

Parce qu'elle était en noir et blanc. Et puis, j'ai aimé l'écriture qui me parlait et correspondait à mon histoire. Ma photo permet de transmettre ce qui te transcende.

Tu as commencé tes premières photos en 2014 avec ton smartphone mais quel a été le déclic ?

Mes amis m'ont dit « tu as l'oeil même si tu n'as pas la technique ». J'arrivais à capter le moment. C'est avec les encouragements de mon entourage dans le domaine que j'ai commencé à prendre confiance en moi.

Ton parcours ne te prédestinait pas à la photographie, est-ce évident pour une photographe autodidacte d'intégrer le cercle fermé de l'art ?

Oui, avec de la volonté, de la détermination et surtout de la rigueur ! C'est vrai que le cercle est fermé mais si tu te démarques par ta touche et tes sujets ; une fois déterminée, il n'y a pas de raison de ne pas se faire accepter.

Quelle a été ta première photographie ?

Le cadenas que j'ai nommée "Open Mind" est l'une des premières photos et "les chèvres dans l'arbre d'arganier". Je suis partie sur cette série et c'est là que j'ai remarqué que j'avais ça en moi. Je me suis rapprochée de professionnels, d'élèves en école de cinéma. Pour une personne qui ne connait pas la photo, j'ai dû apprendre des choses très techniques. Au début, c'était du charabia mais il faut de la formation pour arriver à un niveau pro. Il faut connaitre les bases de la photo. Á force d'immersion dans les books, on apprend à s'intéresser à des photographes. Pour ma part, il y en a un que je suis particulièrement c'est Sebastião Salgado... Un monument de la photo qui combine à la fois argentique et numérique. il fait partie de ceux qui m'ont orientée dans mon style.

40 Open Mind

Quelle est la particularité de ta photographie ?

Elle a une touche de grisé qui fait penser à de l'argentique alors on se demande si c'est de l'argentique ou du numérique. Les contrastes forts font ma particularité. Je traite les mains qui n'est pas un sujet commun. je révèle toujours les mains qui travaillent, les personnes de l'ombre.

Est-ce tu traites des mains dans ta dernière expo Instinctiv ?

On a des mains, des visages mais au-delà des travailleurs.

« Pour moi, les mains c'est la porte de notre âme. [...] C'est dans les mains d'une personne que tu perçois sa sensibilité ou pas. Pour moi, les mains c'est la porte de notre identité. »

2 Identity

Pourquoi les mains ?

Les mains déterminent les conditions de vie d'une personne. Je suis fascinée par la main. J'aime le toucher, je suis tactile, je trouve les mains belles ! Elles ne sont pas de la même taille. Pour moi les mains, c'est la porte de notre âme. C'est au toucher qu'on ressent. Quand on est amoureux, on a tendance à toucher. C'est dans les mains d'une personne que tu perçois sa sensibilité ou pas. Pour moi, les mains c'est la porte de notre identité. Et puis les mains, ça fait beaucoup de choses (rires).

Comment as-tu été repérée par l'équipe du Musée du jardin d'Anima ?

Á la base, je travaillais pour le jardin d'Anima en tant que community manager. Ils ont vu mes photos et m'ont proposée de faire de la photo pour leur communication. J'ai couvert plusieurs évènements pour le jardin. C'est ainsi que Mr Gregor, le directeur du jardin Anima, tombe sur ma photo en me demandant si c'était de la peinture. Il m'a invité à lui proposer des sujets car il sentait qu'il y avait matière pour m'exposer.

Penses-tu que tu aurais eu même les mêmes chances qu'au Maroc d'être révélée en Côte d'Ivoire ?

Non. Le cercle abidjanais reste très conservateur et très relationnel. Dans le sens où pour appartenir à l'art en Côte d'Ivoire, il faut faire partie d'une certaine élite. Ça reste élitiste. Ça ne donne pas la possibilité à tout le monde de s'exprimer. Heureusement, il y a la nouvelle génération qui a compris ça, qui crée des associations comme "A'lean & friends" qui essaie de promouvoir l'art des jeunes talents à travers leurs évènements tout en essayant de faire évoluer les mentalités en disant "tout le monde peut faire de l'art et avoir sa place". Ils démocratisent l'accès à l'art.

Tu as un métier peu conventionnel en Afrique, c'est facile au quotidien ?

En Afrique subsaharienne non, ce n'est pas facile. L'intérêt est plus porté sur la musique que sur la peinture et la photographie. Il y a peu de photographes subsahariens qui émergent en Afrique. En Afrique, on consomme peu l'art visuel.

«Dire que je suis artiste serait prétentieux, je deviens artiste dans le regard de celui qui prétend que je suis artiste.»

2.ly

Te considères-tu comme une artiste ?

Dire que je suis artiste serait prétentieux, je deviens artiste dans le regard de celui qui prétend que je suis artiste.

Quels sont les sujets et intentions qui te touchent le plus ?

Au départ, je suis photographe documentaire. Ce qui me transcende, c'est le quotidien des gens. C'est interpeller la société face aux situations difficiles que certaines personnes vivent. La photographie commerciale ne m'intéresse pas.

Quelle est la différence entre ta photographie et une photographie dite commerciale ?

La photographie commerciale est esthétique. C'est une photo qui peut se vendre à tout moment, qui est utilisée pour la presse, pour les médias. Mes photos ne sont pas celles qu'on voit au quotidien. Ce n'est pas la photo que tu peux facilement acheter et mettre dans ton salon.

« Ce qui me transcende, c'est le quotidien des gens. C'est interpeller la société face aux situations difficiles que certaines personnes vivent. »

Quels sont les photographes ivoiriens les plus talentueux à ton sens ?

Seybou Traoré et Dorris Haron Kasco qui a réalisé des photos de vendeurs sur la route de Bassam.

Quels messages as-tu envie de transmettre aux mécènes et personnes influentes dans le milieu de l'art en Côte d'Ivoire ?

D'ouvrir les portes aux personnes passionnées comme moi. De faire confiance à l'art et donner la chance aux jeunes de pouvoir émerger. L'émergence d'un pays ne repose pas que sur un secteur en particulier. Ce n'est pas que le pétrole, l'agriculture. L'économie d'un pays, c'est aussi la culture. On a peu de musées et d'ailleurs personne ne s'y rend. Nos musées meurent alors qu'on a une histoire à raconter. Il faut donner la possibilité aux jeunes de pouvoir s'exprimer à travers des activités, des lieux d'expo qui leur seraient dédiés, sachant que la Côte d'Ivoire reste la plateforme Ouest Africaine. Les artistes visuels meurent ici. Un artiste ne peut pas vivre que de son art ici, il transforme son art en commercial.

Rendez-vous à partir du 28 juin au Bao Café pour l'expo photo de Ly La Gazelle

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