Femmes à suivre : Angélique Kidjo, la voix du continent

Plus qu’une voix

Femmes à suivre : Angélique Kidjo, la voix du continent

©Sonia and Mauro

Ines
Écrit par Ines
Publié le 08 juillet 2017 à 18h03

Plus qu’une voix

Angélique Kidjo n’est plus à présenter. Á la fois chanteuse, actrice, ambassadrice de l’Unicef et membre du jury de “l’Afrique a un Incroyable Talent”, Angélique Kidjo endosse toutes ses casquettes avec brio. De nature pétillante, sa bonne humeur et sa joie de vivre nous ont conquis. Elle nous parle de toutes ses expériences sans langue de bois.

Vous avez commencé à rencontrer le succès en Afrique dans les années 80, pourquoi avoir décidé de repartir à zéro en Europe ?

J’ai commencé ma carrière relativement tôt au Bénin et dans la sous-région. La principale raison pour laquelle je suis partie est : la politique. Au Bénin dans les années 70, il y a eu un coup d’état et la dictature communiste s’est installée. La consigne était que tous les artistes devaient chanter pour le régime. La liberté de parole, d’écrire et de créer n’existait plus. La radio et les médias ont été mis au service de la propagande de ce régime. La diversité n’existait plus. Je n’avais pas envie d’utiliser ma musique pour chanter les louanges d’un régime qui m’empêchait d’exister.

Quelles sont les challenges que rencontre une artiste africaine en Europe et aux USA ?

Lorsqu’on arrive dans un nouvel endroit, il ne faut pas se dire que parce qu’on est connu chez soi, cela va être pareil de l’autre côté. Quand je suis arrivée en France, je n’avais pas spécialement envie de rester dans la chanson. Je voulais faire des études et je me suis rendue compte que le chant demeurait la chose vers laquelle je revenais souvent. Avant de partir j’ai eu une discussion avec mon père qui me disait « Quoi que tu décides de faire, apprends. Va à l’école pour ça, afin de connaître quels sont tes atouts et tes faiblesses. »

Je suis arrivée un 11 septembre et toutes les inscriptions étaient fermées sauf dans une école de chant. C’est la première fois que je prenais des cours de chant. Je me retrouve catapultée dans un nouveau monde avec des techniques de chant classique. J’étais ouverte à toutes les formes de musique. J’ai découvert à cette période de nombreux artistes dont Gainsbourg. Á cause de la dictature, les musiques étrangères étaient bannies du pays.

Mon frère avait un groupe de musique dans lequel j’ai décidé de devenir choriste. Je ne savais pas ce que c’était. Je voulais connaître toutes les facettes de ce métier de chanteur. Mais cela n’a pas fonctionné car j’avais une voix plus puissante que les autres choristes. Je faisais de la scène en même temps que mes cours. Je faisais également des petits métiers. Je n’avais pas d'ego par rapport à tout ça. Mon but final était de faire de la musique, je restais concentrée sur mon objectif.

Pourquoi avoir accepté d’être membre du jury de l’émission “L’Afrique a un incroyable talent” ?

De nombreuses personnes me reprochent de ne jamais rien faire en Afrique. Je ne veux pas faire des choses juste pour le faire. Cela ne m'intéresse pas. Je préfère faire des choses qui durent. Lorsqu’on m’a proposé de faire partie du jury, j’ai tout de suite dit oui. Il y a énormément de potentiel en Afrique.

Aujourd’hui avec Internet, cela permet aux jeunes de se faire entendre. Á mon époque, il n’y avait pas ça. Entendre par exemple, des jeunes africains entonner des chants lyriques, cela me fait plaisir. Ce que j’essaie d’expliquer, en général, c’est qu’en Afrique, il n’y a pas que de la musique traditionnelle.

Comment est-ce qu’on préserve tout ce potentiel ? Comment est-ce qu’on encourage les jeunes à faire ce qu’ils aiment ? C’est pour ça que j’ai accepté d’être membre du jury car je vois directement tous ces talents.

« On fait la musique pour les autres et pas seulement pour soi. On ne peut pas parler de la douleur des gens sans être témoin de cette douleur. »

Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez reçu votre premier Grammy Awards ?

On ne s’attend pas vraiment à ça. J’ai été nominée quasiment tous les ans. La nomination c’est déjà beaucoup car c’est une reconnaissance du travail que vous faites. Ce premier Grammy reste un souvenir un peu amer pour moi car l’année qui a suivi mon père est décédé. J’ai reçu le Grammy en février 2007 et en avril 2008 mon père est décédé.

 Au moment où je partais le voir quand il était malade, j’ai hésité à prendre mon Grammy avec moi pour le lui présenter. J’aurai dû, parce que la première question qu’il m’a posé est “c’est quoi un Grammy ?”. Il m’a dit enfin tu as trouvé un pays dans lequel on reconnaît les talents.

L’humour de mon père était très caustique (rires). Il était très content. La même année aussi Myriam Makeba est décédée. Je me suis dit que je n’aurai peut être pas dû le gagner et avoir ces 2 personnes avec moi. Mais bon c’est la vie. Un Grammy c’est beaucoup de boulot et beaucoup de responsabilités. Cela veut dire qu’il faut continuer à travailler. Ce n’est que le commencement des défis auxquels il faut faire face. J’en ai 3 aujourd’hui et mon mari en a 1 pour la production d’un de mes albums. Je n’arrête pas de travailler. Heureusement que j’ai une famille fantastique qui comprend ce que je dois sacrifier pour le travail et pour mon continent. C’est difficile parfois, il y a des moments clés que je manque et cela me frustre. Mais bon, c’est le prix à payer.

Que représente la musique pour vous ?

Sans la musique, je ne serai pas la personne que je suis. Mon père m’a dit que j’ai commencé à chanter avant de savoir parler. Lorsqu’on me posait une question, je chantais pour donner la réponse. J’ai grandi dans la musique. Pour moi c’était normal. Je me suis vite rendue compte que ce n’était pas le cas partout. Je ne pourrais pas faire tout ce que je fais si je n’avais pas la musique. On fait la musique pour les autres et pas seulement pour soi. On ne peut pas parler de la douleur des gens sans être témoin de cette douleur. Quand je reviens de voyage avec l’Unicef, ces voyages qui sont difficiles pour moi, la musique et la force de ces femmes que j’ai rencontré me nourrissent énormément. Pour elles, c’est une question de vie ou de mort. Elles ne peuvent pas s’arrêter une seconde pour se dire , je souffle ou je pleure aujourd’hui. Et cette force me pousse à continuer à chanter, à être témoin de mon temps. 

Je suis la voix de ces femmes, c’est le meilleur moyen de leur donner une dignité et une raison d’être.

Depuis que je suis petite, la musique m’a toujours aidé à exprimer des indignations ou de l’amour tout simplement. Pour moi chanter, c’est continuer cette tradition de l’oralité propre à l’Afrique.

Angelique Kidjo 4 2017 Credit Sonia_And_Mauro-min

La chanson, la télé, et maintenant le cinéma avec le film "The CEO". Comment avez-vous trouvé cette expérience cinématographique ?

C’était très intéressant. Le casting était bien, on rigolait beaucoup. C’est une expérience que j’ai aimé. J’ai commencé le théâtre avec ma mère et le cinéma permet d’aller tirer dans ses entrailles des sentiments, des parts de soi-même qu’on ne savait pas existantes. Tout en se protégeant, car il ne faut pas se faire bouffer par le rôle. C’est à la fois effrayant et très excitant.

Vous êtes ambassadrice de l’Unicef, pourquoi avoir choisi de défendre la cause des enfants ?

Je n’ai pas choisi de défendre la cause des enfants, elle est venue à moi. C’est l’Unicef qui a choisi de me prendre comme ambassadrice de bonne volonté internationale. J’ai grandi dans une famille de 10 enfants. Pour ma mère avoir des enfants était une bénédiction. Si elle pouvait en avoir le double, elle l’aurait fait (rires).

Je dis souvent quand tu reçois, il faut redonner. Nous étions une famille modeste et c’est grâce à l’Unicef que ma mère a pu tous nous vacciner. Quand l’Unicef m’a fait cette proposition, j’ai accepté en pensant aux enfants qui devaient se faire vacciner en Afrique. Sans ces enfants, il n’y a pas de futur. Moi ça a été une nomination que je n’ai pas pris à la légère. La première question était est-ce que je fais de la politique en vous aidant ? Je leur ai dit que je voulais m’occuper des enfants et des femmes. De facto quand on s’occupe des femmes on s’occupe des enfants. Une femme qui est bien éduquée, fait en sorte que ses enfants (garçon ou fille) aillent à l’école.
On m’a rapproché à la suite de ça de ne pas aimer les hommes. J’aime les hommes mais je n’aime pas ceux qui abusent de leur pouvoir et qui tabassent les femmes. Aider les femmes avec l’Unicef, c’est écouter leurs problèmes et leurs solutions. Ce que j’apprécie beaucoup chez l’Unicef, c’est qu’ils travaillent avec les populations locales. Ils travaillent ensemble pour apporter les meilleures solutions. On ne peut pas aider une personne en la déshumanisant. Il faut rendre les gens responsables. Les porter à bout de bras tout le temps, ce n’est pas constructif sur le long terme.

Avez-vous d’autres passions que la musique ?

J’adore la cuisine. Je mange souvent au restaurant et dans les chambres d’hôtels. Cela me fatigue. Je ne mange pas beaucoup mais j’aime manger sain. J’aime savoir ce qu’il y a dans mon assiette. Surtout aux Etats-Unis avec tous les problèmes d’obésité. Je mange bio.

Quel est votre leitmotiv ?

Avoir une vie normale comme tout le monde. Faire mes courses moi-même.

Quels conseils pouvez-vous donner à des jeunes passionnés de musique, qui souhaitent faire de leur passion leur métier ?

Quel genre d’artiste vous voulez être et le travail. Le travail. Il faut arriver à avoir une identité. Vous pouvez avoir des modèles mais vous devez avoir votre propre identité. Les gens ont une idée erronée de la célébrité. Il faut travailler très très dur pour être célèbre. Ne devient pas célèbre celui qui est assis et dit moi je…

Il faut avoir un plan de carrière et savoir s'entourer des gens en qui tu as confiance.

Angelique Kidjo 5 2017 Credit Sonia_And_Mauro-min

«Je n’aime pas parler du futur parce que je suis toujours en mouvement. Je vis au jour le jour, je prends ce qui arrive. C’est déjà un luxe. »

Que nous réservez-vous pour les prochains mois ?

Je n’en sais rien. J’enregistre 2 albums en ce moment. Je n’aime pas parler du futur parce que je suis toujours en mouvement. Je vis au jour le jour, je prends ce qui arrive. C’est déjà un luxe.

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