Entretien avec Loza Maléombho, la crème des stylistes

La crème des stylistes !

Entretien avec Loza Maléombho, la crème des stylistes

©Loza Maléombho

Ines
Écrit par Ines
Publié le 26 août 2017 à 12h42

La crème des stylistes !

Loza Maléombho est une figure emblématique de la mode africaine. Ses créations sont portées dans le monde entier. Elle est connue, également, pour ses portraits “Alien Edits”.

Nous avons rencontré Loza dans son showroom au centre du quartier des affaires abidjanais. Elle nous raconte son parcours, son univers et le futur de sa marque.

Quel a été votre parcours avant la création de votre marque de vêtements ?

J’ai fait mes études à l’université des arts de Philadelphie en infographie. Pendant mes études, je travaillais en même temps dans des magasins 

de vêtements. Après avoir fait des stages chez des designers, j’ai décidé que je voulais commencer à mettre en place une marque de vêtements.

Une marque de vêtements avec une identité africaine. C’était vraiment l’identité de départ. Je n’étais pas prête. Je savais seulement que je voulais créer. Je voulais travailler créativement dans la mode. Je n’avais pas forcément d’expérience dans la mode. C’est vrai que j’ai fait des stages mais j’ai beaucoup plus appris sur le tas.

Vous êtes connue, également, sur les réseaux sociaux pour vos photos “Alien Edits”. Comment vous est venue l’idée de créer ces images ?

Instagram, ce n’est pas seulement la photographie, c’est aussi la mode, la marque de vêtements. J’ai plusieurs types de followers, ceux qui sont intéressés par “Alien Edits”, ceux par la mode et ceux qui sont intéressés par un peu des deux. 

L’idée d’Alien Edits est partie d’un sentiment de révolte du racisme. Notamment aux États-Unis après les évènements de Michael Brown qui a été assassiné par un policier. Ce dernier qui a été acquitté. J’étais à New-York lors de la révélation du jugement du policier. Il y avait vraiment un ressenti de dépression, de la peine dans la communauté noire américaine, que ce soit sur les réseaux sociaux ou auprès des gens que je fréquentais là-bas. Cela m’a vraiment touché. Je me suis dit plutôt que dénoncer de manière violente, pourquoi pas l’exprimer de façon artistique en célébrant la culture africaine, la culture noire, la culture afro-américaine. C’était le multi-culturalisme que je représente de par mon background.

Le concept était la femme africaine portant un objet sur sa tête et qui a une connotation négative, parce que c’est un peu un fardeau. Cela représente la femme africaine de manière figurative qui transporte toujours quelque chose sur la tête. On peut aussi le représenter comme le poids que représente la femme africaine qui se transmet aussi chez la femme afro-américaine. Il y a des similarités que je constate en ayant côtoyé ces différents milieux et que j’ai essayé d’exprimer dans les Alien Edits.

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Vos créations ont été adoptées à l’unanimité par la famille Knowles. Qu’est-ce que vous avez ressenti la première fois que vous avez vu vos créations portées par elles ?

Ça a été un processus qui n’était pas publié. Les gens connaissent l’histoire à partir de Beyoncé qui porte un de mes vêtements. Avant ça, j’ai énormément discuté avec sa petite soeur : Solange. Notamment depuis la sortie de mes sandales gladiateurs qu’elle avait beaucoup aimé. Elle m’en avait commandé et elle ne les avait finalement pas porté. Je lui avais envoyé aussi plusieurs vêtements que finalement elle n’a pas porté. Donc c’était vraiment une relation douce-amère si je peux dire (rires). C’était frustrant d’un côté parce que c’était un engagement et un investissement que je prenais. Mais en même temps pour avoir échangé avec son univers à elle, j’ai retrouvé des familiarités dans mon travail. Au final, c’était une bonne chose. Je pense que c’est plutôt elle qui a référé mon travail à sa soeur. Cette dernière qui a, ensuite, envoyé ses stylistes passer des commandes. Même s’il y avait la frustration au départ, Solange reste une supportrice très discrète qui a fait beaucoup de choses.

Quelles sont vos sources d’inspirations pour la création de vos vêtements ?

C’est très intuitif mon travail, donc il est très difficile pour moi d’expliquer ce qui m’inspire vraiment. Je suis exposée à plusieurs milieux. Je ne m’estime pas seulement africaine, je suis, également, américaine de naturalisation mais j’ai aussi côtoyé le milieu là-bas. Je suis née au Brésil, mon père est Centrafricain avec des origines peules, tchadien. D’un autre côté, ma mère ivoirienne et ghanéenne par son père. Donc, c’est vraiment un melting-pot culturel. Même si mon coeur est en Côte d’Ivoire, j’ai une curiosité pour la diversité culturelle qui se manifeste dans mon travail. Donc, parfois, c’est après coup que je me dis que “tiens ça, ça ressemble à telle influence”. Donc, il est difficile pour moi de pointer du doigt une source d’inspiration. Globalement il y a une influence africaine et américaine qui est très urbaine. New-York, la fashionista qui n’a pas peur d’essayer quoi que ce soit, qui est très décalée, jeune mais toujours avec une identité culturelle africaine.

En 2015, vous aviez fait remarquer que « les Ivoiriens aiment consommer à l’étranger » mais aussi que la donne était en train de changer avec les réseaux sociaux. Aujourd’hui, votre clientèle africaine est-elle plus présente ?

Africaine, oui. Mais la clientèle ivoirienne est encore très timide. Très timide, à cause du prix. Ils se disent souvent on a la même chose ici pourquoi ne pas utiliser ce qu’on a ici. Je préfère mettre 2000 euros dans mon sac Hermès, Louis Vuitton, plus tôt que d’investir une marque ivoirienne. Le discours n’est pas aussi direct, mais on le ressent. On le ressent en tant que designer. Par contre au Nigéria, je trouve qu’ils ont compris. Ils sont nationalistes, mais aussi très curieux de la culture africaine d’autres pays. J’ai une très très bonne clientèle au Nigéria qui s’intéresse à l’influence ivoirienne que j’implémente dans mon travail et qui n’ont pas de problèmes à investir pour un travail qui est recherché et dans lequel je mets vraiment de la qualité. Ils reconnaissent la valeur de mon travail et je trouve qu’à ce niveau là c’est très motivant. Par ailleurs pour l’Afrique du Sud, les pays de l’Afrique de l’Est comme le Kenya par exemple. Le Ghana ça commence un peu aujourd’hui.

« Pour moi l’autonomie de la femme, c’est de lui permettre d’avoir un revenu, de se sentir confiante parce qu’elle est valorisée dans son travail, de pouvoir subvenir à ses besoins dans son foyer et de ne pas dépendre de son conjoint. »

Selon vous, quels sont les plus grands challenges de la mode africaine dans les prochaines années ?

Moi, je pense que le plus gros challenge sera l’organisation. Par exemple, aujourd’hui il y a des fashion weeks un peu partout : Ghana, Nigéria, Afrique du Sud. On se rend compte que certains d’entre eux se font la compétition et vont mettre les défilés de mode au même moment. Pour nous stylistes, cela nous contraint un peu, car à un moment donné il faudra choisir.

Un autre challenge, est le transport. Le transport de vêtements d’un pays à un autre qui est extrêmement cher. Si je dois faire partir des commandes au Sénégal, elles doivent aller jusqu’en France avant de revenir au Sénégal. En plus de ça, il y a la douane qui nous fatigue (rires).

En tant que petite et moyenne entreprise, nous n’avons pas le budget des multinationales.

Une solution pour ça, serait de s’organiser en tant que coopérative de styliste. Mais les gens sont très protecteurs vis-à-vis de leur travail. Alors qu’ils gagneraient plus à s’associer avec d’autres stylistes pour l’exposition internationale, pour les clients. Il y a de la place pour tout le monde sur le marché, donc on a pas besoin d’être si protecteur par rapport à son travail.

Plus une marque a une identité, moins elle est affectée par la concurrence.

Aujourd’hui par exemple, le groupe LVMH a de nombreuses marques de vêtements au sein de leur écurie. Ces marques partagent les coûts de production aujourd’hui.

« Je vais pousser la recherche un peu plus loin que le wax, qui est un choix que j’estime facile. »

Vous avez participé à un défilé pour les 170 ans de Vlisco pourtant, nous voyons peu de pagne wax dans vos créations. Pourquoi avoir fait ce choix ?

Tout d’abord, bien avant la polémique du wax qui est fabriqué en Hollande, etc. C’est un choix esthétique. Je préfère le Kita. Tout simplement parce qu’il y a un travail de texture et de couleurs que j’apprécie. J’aime bien la toile de jute, que j’utilise, qui est beaucoup plus neutre et plus rigide. Á la base c’est un choix de préférence.

Il y a des tissus wax que j’apprécie mais que j’utilise moins souvent, uniquement par exemple pour accentuer une collection.

Pour en revenir à l’identité de marque, je trouve que c’est plus difficile de se construire une identité en utilisant le wax car tout le monde le fait. Je vais pousser la recherche un peu plus loin que le wax, qui est un choix que j’estime facile.

En 2016, vous avez confié « miser davantage sur le développement durable et l’autonomie de la femme, deux éléments qui constituent la philosophie » de votre marque. Pour vous, par quoi passe cette autonomie de la femme ?

Pour moi l’autonomie de la femme, c’est de lui permettre d’avoir un revenu, de se sentir confiante parce qu’elle est valorisée dans son travail, de pouvoir subvenir à ses besoins dans son foyer et de ne pas dépendre de son conjoint. On sait tous, nous qui vivons ici, qu’il y a des femmes qui préfèrent dépendre de leurs maris. C’est leur choix à elle. Mais, il y en a d’autres qui en souffrent.  Il ne s’agit pas seulement de la femme africaine qui revendique son indépendance, mais aussi de celle qui est déjà indépendante mais qui veut exprimer son identité afropolitaine ou africaine dans ses vêtements.

« Je suis excitée de pouvoir créer un vêtement que je pourrais porter et une fois que c’est fait, je suis pressée d’en faire un autre que je voudrais porter. »

Portez-vous vos créations au quotidien ?

Alors, c’est mon challenge (rires). C’est mon challenge d’artiste je dirais. Je vais peut-être aller à l’encontre de ma philosophie, mais en tant qu’artiste je suis très cérébrale. Je vais à un moment donné me perdre dans la création. Mais une fois que c’est créé, il n’a plus de valeur pour moi. Moi je passe à autre chose. J’ai sorti le vêtement et je sais qu’il peut être apprécié par d’autres personnes mais personnellement je suis déjà passée à la prochaine collection. C’est un conflit perpétuel. Je suis excitée de pouvoir créer un vêtement que je pourrais porter et une fois que c’est fait, je suis pressée d’en faire un autre que je voudrais porter. Au final, je ne porte pas quotidiennement mes vêtements. Pour des mariages, une sortie. Je les porte plus facilement aux États-Unis, en France qu’ici [à Abidjan, ndlr] où je suis en souillon quand je travaille. Je cours beaucoup dans la journée et je n’ai pas forcément le temps de me faire coquette.

« Faites ce que vous pouvez, avec ce que vous avez, où vous êtes. »

Quel est le plus beau compliment qu’on puisse faire sur vos vêtements ?

Le plus beau compliment serait de recevoir un message de jeunes filles (d’ailleurs j’en ai déjà reçu) qui ont hésité à suivre une carrière dans la mode, un parcours artistique. Finalement, parce qu’elles ont vu mon parcours elles estiment que c’est possible et que je les inspire à en faire autant.

Qu’est-ce qui vous a incité à participer à #mychicafrica ?

Je l’ai fait parce que l’organisateur du projet est une personne que je connaissais bien. C’est un ami de longue date avec qui je m’entends bien. Il est très dynamique et cool. Je trouvais le projet super intéressant parce qu’il valorise différents endroits de la Côte-d’Ivoire. Je n’ai pas hésité à le faire pour ces raisons là.

Et comment avez-vous trouvé l’expérience #Mychicafrica ?

C’était super ! J’ai découvert plein de choses que je ne connaissais pas. Par exemple, le cimetière d’avion sur la route de Songon. Dycosh était trop adorable, on a passé notre temps à rigoler. C’était une très très belle expérience.

Á part la mode, avez-vous d’autres passions ?

Euh.. oui. J’adore la décoration d’intérieur. Je suis passionnée par le tourisme, également. J’ai le projet de pousser plus loin l’environnement Loza Malhéambo. Pas seulement dans la mode mais dans le lifestyle : décoration d’intérieur, enfants, ameublement, etc.

J’aime tout ce qui touche à la création. On peut toujours apprendre et j’ai une philosophie fervente qui dit qu’on peut faire tout ce qu’on veut avec ce qu’on a où on est. Et je le répète à chaque fois que j’ai l’occasion.

J’ai beaucoup, beaucoup de projets.

Votre leitmotiv ?

« Faites ce que vous pouvez, avec ce que vous avez, où vous êtes. » C’est ma philosophie. Dès que je me réveille le matin, que j’ai en tête de faire une veste. Je me dis qu’est ce qu’il me faut pour faire une veste, il me faut des tissus. Je ne suis pas obligée d’avoir une soie importée de Chine. Qu’est ce que j’ai ici, sur place ? Je pense que cette citation c’est vraiment le coeur du métier de créateur.

Que nous réserve Loza Maléombho pour les prochains mois ?

Dans l’immédiat, j’ai une collection que je vais sortir : été 2018. Je serai en Italie le mois prochain pour un salon de mode. Après ça, j’aurai la fashion week à Lagos en octobre. Et Novembre-Décembre, je prévois de faire une vente privée à Abidjan. Je travaille sur des articles qui seront abordables pour la population jeune locale pour la vente privée.

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