Cindy et Raïssa, les militantes de toutes les beautés

Entretien avec deux femmes engagées 

Cindy et Raïssa, les militantes de toutes les beautés

© Ayika'a

jessica brou
Écrit par Jessica
Publié le 16 Novembre 2017 à 09h35

Entretien avec deux femmes engagées 

Confrontée au système de quotas dans le milieu du mannequinat et choquée par la représentation de la femme noire dans le monde, notamment en Côte d'Ivoire, Cindy Babin a eu l'idée d'Ayika’a. Une initiative qui se bat pour la valorisation de toutes les beautés et contre l'uniformisation des standards de beauté. Entretien avec Cindy Babin et Raïssa Gbakatchetche, deux femmes qui se sont lancées dans l'aventure Ayika'a.

Bonjour Cindy et Raïssa, pouvez-vous nous en dire plus sur Ayikaa ?

Cindy : Bonjour ELLE magazine, tout d’abord merci de l’intérêt que vous portez à Ayika’a. Le nom de l’association, est inspiré du mot « Ayika » qui signifie « sphère, environnement » en Yoruba. Nous avons souhaité ancrer notre démarche dans une dimension artistique en ajoutant un deuxième 'A' à notre nom, signifiant « Art ». Nous sommes une association qui œuvre à la promotion de la femme noire et métissée dans la sphère médiatique et lutte contre la standardisation des critères de beauté. Pour notre tout premier projet, nous avons mis en avant des femmes noires et métissées aux physiques et aux faciès différents. Le but était de montrer que les femmes non-caucasiennes ne se ressemblent pas toutes. Pour la suite, nous avons pour ambition de mettre en avant les expériences, les réussites et les défis que rencontrent les femmes noires provenant de tous les milieux artistiques (mode, sport, peinture, littérature, etc..) et sportifs et dont les parcours et les réalisations sont actuellement peu représentés. Á court terme, Ayika’a entend promouvoir ces talents en proposant via son site internet et ses réseaux sociaux un contenu riche, inspirant, appelant à une réflexion sur la société actuelle qui, malheureusement n’offre qu’un espace de représentation réduit et stéréotypé à ces personnes. Nous prévoyons aussi, plusieurs projets artistiques, en particulier photographiques, toujours dans l’optique de représenter tous ceux qui sont considérés comme faisant parties d’une « minorité ». L’art permet de faire passer des messages forts et c’est pour cela qu’avec Ayika’a, nous avons choisi cet angle. Toutes les informations relatives à l’association et à nos projets en cours et futurs, sur notre site internet Ayikaa.com.

« Lorsque j’ai commencé à rechercher des agences, malgré le fait que certaines appréciaient mon profil, elles me parlaient constamment d’un « système de quotas » en usage au sein des agences. En d’autres termes, les agences fixent un nombre limité de modèles non-caucasiens avec lesquelles elles vont travailler. » - Cindy

Qu'est-ce qui vous a encouragé à créer Ayikaa ?

Cindy : J’ai eu l’idée de créer ce projet photographique, car j’avais envie de mettre en avant un constat que j’ai pu faire lors de mon parcours de mannequin professionnelle. Le milieu de la mode est malheureusement un monde très stéréotypé. Beaucoup de femmes sont magnifiques et charismatiques et pourtant, n’arrivent pas à réussir ou même accéder à ce milieu. Les femmes les plus discriminées sont les femmes non-caucasiennes dont la couleur de peau et l’apparence physique représentent de réels freins à leurs évolutions professionnelles au sein de ce milieu.

Lorsque j’ai commencé à rechercher des agences, malgré le fait que certaines appréciaient mon profil, elles me parlaient constamment d’un « système de quotas » en usage au sein des agences. En d’autres termes, les agences fixent un nombre limité de modèles non-caucasiens avec lesquelles elles vont travailler.

Voici la phrase à laquelle j’ai souvent été confrontée « Nous avons atteint notre quota de femmes noires », une phrase qui selon moi n’a aucun sens. Je suis métisse, africaine et européenne, des racines dont je suis fière. Je pense que ne pas faire la différence entre « noire » et « métisse » conduit à classer les gens en « communauté », sans apprécier la diversité de ces types. Rappelons-le, « être métisse et être 100% noir sont des standards de beauté différents et tout aussi riches en potentiel ». De plus, cette phrase se résume à dire que toutes les femmes non caucasiennes se ressemblent, ce qui est absurde.

Après avoir effectué une veille sur les sites web de plusieurs agences basées en France, j’ai découvert des chiffres alarmants. En effet, les agences comptaient en moyenne 5 femmes noires et métissés pour environ 150/200 femmes dans leurs portfolios. Soit à peine 2% pour représenter la diversité des femmes noires et métissées. Les statistiques sur la diversité de la population en France sont interdits, mais il suffit d’aller dans la rue pour voir que les choses changent. La population est de plus en plus métissée et il est temps pour les annonceurs d’ouvrir les yeux. Ce n’est donc pas 5 femmes en agence qui peuvent représenter la diversité des femmes noires et métissées.

J’ai également constaté que le problème était mondial et qu’il existait des quotas au sein des agences, et ce même dans des pays aussi diversifiés que les États-Unis par exemple. Il faut noter que les femmes métissées et noires sélectionnées par les agences ont souvent les mêmes caractéristiques physiques et sont mises en scène dans les publicités de manière similaire, sans grande variété et de façon stéréotypée.

Voici toutes les raisons qui m’ont poussé à créer le premier volet du projet Ayika’a. Ce projet a pour but de démontrer que nous, femmes noires et métissées, ne sommes pas toutes similaires. Pour prendre un exemple simple, nous avons différentes textures de cheveux. Certaines femmes noires et métisses préfèrent se les lisser, d’autres porter des extensions, des tresses ou garder leur texture naturelle. Nous avons également des carnations, des styles vestimentaires, des physiques et des faciès différents. Notre objectif est d’encourager les femmes non-caucasiennes à faire ce qu’elles ont envie de leur apparence et (faire) respecter leurs choix. De plus, selon une enquête, les femmes noires et métissées sont de grandes consommatrices de produits cosmétiques, une statistique qui pose la question suivante : « Pourquoi les femmes noires et métisses sont aussi peu présentes dans les publicités alors même qu’elles représentent un marché en expansion constante ? ».

Toutes ces injustices m’ont poussé à regrouper une équipe artistique composée de 3 personnes : Jérome Jack notre photographe, Jessica Crater notre maquilleuse et Biècha Ahamada notre coiffeuse. Nous avons également constitué une équipe communication où nous retrouvons, Anne-Raïssa Gbakatchetche, chargée de communication digitale et secrétaire de l’association, Aicha Léonie Sausseron et Camille Ippolito, chargées de l’événementiel, de la communication externe et des relations publiques, Kadija Diallo, graphiste et community manager, Imene Belabed, Loren Fadika et Safia Dos Santos, nos rédactrices et Evan Fadika en support administratif. Quant à moi, je suis chef de projet.

Raïssa : La réponse de Cindy est déjà très complète et englobe beaucoup d’informations. Mais pour en dire un peu plus sur mon rôle pour Ayika’a, je dirais qu’à la naissance du projet mes motivations étaient basées sur des faits. Bien consciente du phénomène de société qu’est le racisme et de la condition des femmes, qui plus est noires, l’opportunité de pouvoir dénoncer le caractère dépréciatif de la représentation des femmes noires et métissées dans la société était une aubaine. Étant moi-même une femme noire, je suis on ne peut plus concernée par tout cela. Nous sommes parties du constat de Cindy dans la mode pour ouvrir le champ des possibles tout en réalisant des actions signifiantes et attractives. Je m’y suis donc jetée corps et âmes (rires) afin de monter un projet à cette image. Sans oublier que j’ai une formation en communication et marketing publicitaire d’une part, et en direction artistique et design digital d’autre part. Quelle meilleure opportunité qu’un projet comme celui-ci pour pouvoir créer et exécuter des tâches que j’affectionne ? Á l’annonce puis à la présentation de ce projet nous avons reçu beaucoup d’encouragements qui nous ont motivés à aller plus loin. Ayika’a s'est agrandie et nous comptons comme membres actifs Laura Compper, Kadija Diallo, Camille Ippolito et Aïcha Saulnerond qui nous aident à développer les différents pôles de l’association.

« Á force de ne voir que des femmes opposées à notre phénotype, en l’occurrence dans mon exemple des femmes toujours claires de peau, on peut finir par ne plus du tout avoir confiance en soi et à se remettre en question, en se demandant si nous sommes assez bien pour la société. » - Cindy

Pour vous, pourquoi est-ce si important de changer les choses en passant par le mode et les métiers de l'image ?

Cindy : Avec l’art on passe énormément de messages sur les problématiques que nous retrouvons au sein de notre société. Pour moi, tous les complexes que les femmes ont, proviennent en grande partie de l’image que les médias véhiculent. Á titre d’exemple, en Côte d’ivoire, comme dans beaucoup de pays africains, la beauté mise en avant de façon systématique dans les campagnes publicitaires, pour des cosmétiques ou autre, est pratiquement toujours celle des femmes métisses ou claires de peau, alors qu’il s’agit d’un pays à dominance noire ! Voici l’une des raisons qui fait que les femmes ivoiriennes, et africaines en général se dépigmentent la peau. Á force de ne voir que des femmes opposées à notre phénotype, en l’occurrence dans mon exemple des femmes toujours claires de peau, on peut finir par ne plus du tout avoir confiance en soi et à se remettre en question, en se demandant si nous sommes assez bien pour la société. C’est pour cela que je pense fortement que les médias jouent un rôle CAPITAL, dans la perception que l’on se fait de nous-même, mais aussi des autres. Au travers d’Ayika’a et de nos différents projets photographiques, nous aimerions vraiment valoriser TOUTES les femmes de ce monde, toutes les soi-disant « minorités ». Le but est de leur redonner confiance et qu’elles puissent se dire, « Oui je suis belle ». Que chacune de ces femmes puissent se retrouver dans l’un de nos visuels ou dans l’un de nos textes.

Raissa : Les acteurs de la mode et les médias jouent un rôle prépondérant dans cette histoire. Je pense que l’exemple de Cindy est très clair et témoigne de l’influence que ces personnes peuvent avoir sur nous inconsciemment. Dans une société où la consommation et le paraître ont pris le pas sur les valeurs comme le respect et l'estime de soi et d’autrui et la tolérance ; je pense qu’il est important de libérer la parole sur ce sujet et ainsi mettre en évidence ce qui finalement est étouffé sous un tas de messages futiles/mercantiles. Ayika'a veut vraiment créer une prise de conscience pour que chacun puisse au final se sentir représenté.

« Les goûts et les couleurs ne se discutent pas alors pourquoi les imposer ? Encore une fois car je pense qu’il est plus facile de contrôler et de faire vendre en uniformisant la façon de penser des gens. » - Raïssa

On voit de plus en plus de diversité sur les T, noires et métisses portant des cheveux naturels, mannequins plus-size... Selon vous, changement en profondeur ou simples coups de pub ?

Cindy : Oui, c’est vrai que nous voyons de plus en plus de « diversité » sur les podiums, mais comme je le disais, par exemple sur les podiums des défilés haute couture, les rares fois où on voit une femme noire ou métisse, c’est très souvent les mêmes « types » de physiques ainsi que les mêmes mises en scène que l’on retrouve. De plus, certes, il y a une évolution, mais elle reste assez « minime » car les quotas, eux, persistent. Chez les mannequins caucasiens, on observe déjà un peu plus de diversité, même si le culte de la maigreur reste encore trop présent et ce, peu importe la couleur de peau. En ce qui concerne les mannequins « plus size », je pense sincèrement qu’il s’agit d’un coup de publicité. Je parlais récemment avec une personne qui a beaucoup d’expérience dans le milieu de la mode et cette dernière me disait que c’était « cool » cette tendance de femmes rondes, mais qu’il fallait rester sérieux et se rendre à l’évidence que c’était juste pour « s’amuser » et que ces femmes ne faisaient pas vendre. Malheureusement, dans le milieu de la mode, beaucoup pensent que pour être mannequin, et donc charismatique, il faut être très fine. Ainsi sur les podiums haute couture à l’international, la tendance est à l’uniformisation des physiques et à la minceur extrême. Quel dommage ! Selon moi, pour évaluer les qualités d’un bon mannequin, il faudrait s’arrêter à sa capacité à transmettre une émotion, à avoir du charisme à travers une pause, un regard et une démarche. La couleur de peau ou une morphologie ne devraient pas être pris en compte. Il y a des avancés mais elles restent encore minimes et ne sont pas encore considérées comme la « norme », mais juste comme une « tendance » passagère, alors qu’il s’agit de la réalité de notre société. Nous sommes tous différents. Quand la mode aura compris cela, nous aurons fait un grand pas.

Raissa : Oui, un phénomène bien observé notamment ces deux dernières années. Au-delà d'une tendance, nous aimerions ne pas en rester au « Black is the new black » mais vraiment surfer sur cette vague pour faire passer des messages forts et les ancrer dans l’esprit des internautes qui nous suivent. Ainsi un grand nombre prendront de plus en plus conscience de ce qui les entourent et plus exactement que la beauté est relative et dépend de tout un chacun. Les goûts et les couleurs ne se discutent pas alors pourquoi les imposer ? Encore une fois car je pense qu’il est plus facile de contrôler et de faire vendre en uniformisant la façon de penser des gens. Je ne sais pas si la diversité deviendra une norme mais je l’espère fortement. Idéalement qu’elle s’étende à tous les secteurs et fasse partie de la conscience commune. Pas seulement de ceux qui doivent la « subir » au vu de sa place actuelle dans la société.

Á votre avis, ce modèle de beauté considérant la beauté caucasienne comme la "normalité", comment impacte-t-il les femmes noires et africaines ?

Cindy : De la mauvaise manière. Á force de ne représenter qu’un modèle de beauté occidentalisé considéré comme « la norme », cela joue forcément sur l’estime de soi que les africaines et femmes noires ont d’elles. Certaines n’ont absolument pas confiance en elles. Ces dernières vont se dépigmenter la peau et faire des extensions et des lissages sans arrêt, pour ressembler à un idéal de beauté qui est très éloigné du leur beauté naturelle.

Raissa : Cela peut être vu comme un manque de représentation et donc de considération de la part des décideurs. Rien de bien flatteur et c’est dommage. En voyant ce qui est considéré comme la « normalité » à longueur de journée, on finit par se regarder à notre tour et à vouloir s'y conformer. Sauf que dans la société actuelle la norme unique est complètement inappropriée. Il arrive que, dans le cas de la femme noire et métisse par exemple, le besoin de représentation soit considéré comme une chose très importante et entraine la mise en place de structures (magazines, festivals, etc.) dans ce sens. Ces dernières sont injustement jugées de communautaires, bien souvent au sens péjoratif du terme. Or, lorsqu'il s'agit de structures qui appliquent les critères de beauté occidentaux imposés par la société et qui discriminent les autres beautés cela n'a plus rien de communautaire. Il s'agit de la norme. Face à ce triste constat, nous avons finalement d’un côté des femmes noires qui ne peut le concevoir et se battent (car oui c’est un combat) pour changer les choses. Et de l’autre, des femmes qui préfèrent y être indifférentes, s’assument et s’aiment sans rien attendre de qui que ce soit. Leur point commun ? Elles ne trouvent pas leur place dans cette société. Nous voulons nous placer au milieu et essayer, à notre échelle, de concilier les deux.

« [...] rien est impossible malgré le modèle de beauté uniformisé que les médias véhiculent.» - Cindy

Quelles sont vos actions pour magnifier la femme noire et métisse ?

Cindy : Nous comptons faire une série de projets photographiques autour de différents thèmes qui auront pour but de sublimer toutes les facettes et diversité de nos chères reines noire et métissées. Le but est vraiment de leur redonner confiance, et de leur faire prendre conscience qu’elles sont magnifiques, uniques et belles. Qu’elles s'assument avec leurs courbes, chevelures, teints ou tout autre caractéristique physique. Nous comptons aussi mettre en avant des femmes inspirantes qui accomplissent de très belles choses, car une femme est belle, aussi bien intellectuellement que physiquement. Tout ça dans l’intérêt de redonner confiance à nos sœurs, et leur montrer que rien est impossible malgré le modèle de beauté uniformisé que les médias véhiculent.

Raissa : Nous voulons faire prendre conscience et sensibiliser un maximum de personnes sur le phénomène. Car on peut avoir entendu parler du sujet sans pour autant réaliser ce que cela induit réellement comme conséquences. Si cela peut redonner confiance, booster, ou en faire un exemple à suivre, ce serait génial. Le cœur de Ayika’a est de valoriser les beautés, bien au-delà de normes ou des stéréotypes. On dit qu’une image vaut mille mots. En réalisant ce 1er shooting de femmes noires et métissées mises en valeur, nous avons voulu montrer qu’il y a d’autres femmes toutes aussi belles ; que la beauté est bien plurielle. Vous pourrez également retrouver sur notre site des articles et témoignages de personnes connues ou non, mais qui toutes partagent cette même bataille et qui ne laissent pas leur couleur de peau les empêcher d'exceller dans ce qu’elles entreprennent avec passion. Nous voulons donner de la force et de l’amour (rires) ! N’hésitez pas à nous suivre pour être au courant de nos actualités. De nombreuses actions en tout genre sont en cours de préparation.

En apparence, le métier de mannequin semble "facile". Mais en coulisses, à quoi faut-il se préparer ?

Cindy : Effectivement beaucoup de personnes pensent qu’être mannequin s’arrêtent à faire la belle. En réalité, les gens ne voient que le côté « strass et paillettes » du métier. En coulisses, c’est beaucoup plus difficile qu’on ne le pense. Il faut tout d’abord être très disciplinée avec soi-même. Pour avoir une longue et prolifique carrière, il faut maintenir un rythme de vie « sain », une alimentation équilibrée, faire du sport, dormir tôt, faire attention à ses fréquentations etc. C’est vrai que beaucoup ont l’image d’un milieu où le vice est omniprésent et dans lequel drogue et alcool circulent, où on fait la fête 24/24 et où le sexe est omniprésent. Je ne vais pas mentir, certaines mannequins sont dans cette spirale, mais rares sont celles qui ont des grandes carrières. Á 25 ans, elles sont souvent « finies ». En tant que mannequin non caucasienne, il faut s’attendre à faire l’objet de discrimination et à être victime de racisme conscient ou inconscient. Comme je l’expliquais plus haut, dans ce milieu, la « norme » est la beauté caucasienne avec la peau blanche et les cheveux raides. En tant que mannequin métisse, forcément je suis tombée sur des personnes complètement ignorantes de mon type physique et incompétentes face aux caractéristiques de ma peau ou de mes cheveux. Au début, on ne comprend pas forcément. Quand je suis arrivée dans le milieu, je ne me serais jamais doutée que certains ne sauraient pas me coiffer ou me maquiller.

Je pense qu’il faut aussi être préparée à avoir des longues journées de castings et de shootings et qu’il ne faut pas compter ses heures, car parfois il y a 12 heures de travail. Ça peut arriver d’attendre deux heures pour un casting et finalement passer inaperçu devant le client car vous ne correspondez pas à ce qu’il recherche et donc il y a de grandes chance qu’il ne vous rappelle pas !
Il faut aussi, se mettre en tête que gagner beaucoup d’argent, cela peut prendre du temps ! Hé oui, ce n’est pas directement le jackpot comme beaucoup de personnes extérieures le pensent. Soyez prêtes à faire des tests photos gratuitement ou des jobs sans trop de budgets au début, afin de vous faire de l’expérience. Il ne faut pas non plus s’éterniser sur cette pratique, pour ne pas se faire une réputation de mannequin « moins cher », qui nuirait à votre image, car dans ce milieu tout le monde se connaît. Le métier de mannequin peut être très instable, dans le sens où, nous n’avons pas un « salaire » fixe chaque mois. Parfois nous sommes très bien payés en fonction des contrats décrochés et d’autres fois nous ne gagnons presque rien. Il faut beaucoup travailler pour avoir une stabilité et avoir un salaire plus ou moins fixe. Il faut savoir que c’est un monde où tout le monde s’aime en public, pour mieux se critiquer dans le dos.

Il faut être prête à constamment être jugée sur son apparence physique. Il faut donc être forte mentalement, pour supporter cette pression morale. Á plusieurs reprises, mon agence m’a demandé de perdre du poids. J’ai toujours refusé. Il faut avoir le courage de dire non à ce genre de pratiques, quitte à renoncer à certains contrats. Pour ma part, je suis une ancienne sportive de « haut niveau » (championnat de France en athlétisme). Je peux donc affirmer que cette force de caractère c’est le sport qui m’a aidé à l’avoir, et c’est sans doute ce qui me permet aujourd’hui de tenir dans ce métier, qui peut être cruel.

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Cindy, en tant que mannequin noire et métisse, quelles sont les difficultés que tu rencontres ?

Je suis très souvent confrontée à l’incompétence des coiffeurs et maquilleurs dans le milieu. Les clients ont tendance à se permettre des réflexions rabaissantes, telles que « tu fais exotique », ou encore le fameux « tu es belle pour une noire ». Je pense que pour la plupart, ils ne s’en rendent même pas compte qu’il s’agit de racisme inconscient. La réflexion la plus raciste qui m’a été adressée est : « ça change de l’esclavage, pour une fois que c’est la noire au-dessus de l’homme blanc », dixit un photographe de renom, pendant un shooting. Pour une pause, je devais attraper la tête d’un mannequin blanc assis par terre. On peut rire de tous n’est-ce pas ? Même de l’un des plus grands crimes commis contre l’humanité et dont les conséquences se font encore ressentir aujourd’hui. Tous les mannequins non blancs sont confrontés à la dure loi des « quotas » instaurés par les agences, les clients, et les stylistes qui font que nous devons nous battre deux fois plus qu’une autre. Qui dit quotas, dit exigences démultipliées pour nous. En d’autres termes, il faut absolument avoir les mensurations exigées par les agences, et pas un centimètre de plus. J’ai eu pas mal de problèmes de ce côté, car déjà je suis métisse et ensuite, je n’ai pas le corps « conforme » pour être mannequin.

Dans une interview pour Guilty pleasure, tu parles de corps "non-conforme". Est-ce que tu vois un changement avec l'application de la loi mannequin, les témoignages publics d'anciens mannequins contre de diktat de l'ultra-minceur ?

Cindy : Oui et non. Les agences en France sont obligées de faire passer un test à toutes les mannequins, pour vérifier que leur IMC n’est pas en dessous de la moyenne saine. En d’autres termes, ils vérifient si les filles mangent à leur faim ou se privent de nourriture. C’est une façon de lutter contre l’anorexie qui sévit dans le milieu. Mais il y a des jeunes mannequins qui sont prêtes à tout pour se démarquer et réussir et donc continueront de « s’affamer » en dépit de cette loi. Et ce n’est certainement pas les agences qui les en dissuaderont. Par conséquent, je n’y crois pas trop. Il y a aussi des femmes qui sont naturellement très minces, de par leur morphologie et tant mieux pour elles, si elles correspondent aux critères du moment. De ce fait, les agences privilégient toujours ce type de physique comparé à une fille qui comme moi est mince, mais avec quelques formes et un corps « athlétique ». Je pense que les témoignages d’anciens mannequins qui luttent contre ce fléau est une bonne chose. Cela permet de redonner confiance à des femmes qui ont des courbes plus prononcées et de leur permettre de s’assumer et de se dire qu’elles aussi peuvent réussir dans le monde de la mode. Par contre, c’est d’autant plus dommage dans ce contexte, que sur les podiums de marques de haute couture telles que Balmain, Prada et autres, on continue de ne voir que des mannequins filiformes car c’est ce qui est considéré de « vendeur » ou « beau ».

Dans ton article "au cœur des coulisses" sur le site Ayikaa, tu parles de "quota" dans les agences de mannequin. Peux-tu nous en dire un peu plus ? A ton échelle, comment l'as-tu vécu ?

Les agences de mannequin ont des quotas pour les femmes non blanches. En France, on trouvera environ 5 femmes noires et métisses pour 250 modèles dans leur portfolio. L’argument avancé semble être que nous, femmes noires et métisses, nous nous « ressemblons toutes ». J’entendais souvent : « On a atteint notre quota de femmes noires ». Je le vivais mal, car comme j’aime bien le dire et les gens ne comprennent pas forcément, je suis avant tout métisse, d’un père blanc et d’une mère noire, je n’ai pas honte de mes racines noires. Je suis née et j’ai grandi en Côte d’ivoire plus de la moitié de ma vie. Cependant, je pense que ne pas faire la différence entre « noire » et « métisse », conduit à gommer nos magnifiques spécificités, nous uniformiser, nous classer en communauté sans prendre le temps de savourer notre diversité. L’utilisation de quotas n'a pas de sens car nous avons tous des traits physiques qui nous sont propres, car nous sommes tous différents et uniques et que nous méritons d’être respectés et représentés !