C’est mon histoire : J’ai vécu dans la rue

Quand partir est la seule option.

C’est mon histoire : J’ai vécu dans la rue
Écrit par ELLE.CI
Publié le 27 octobre 2017 à 10h09

Quand partir est la seule option.

Pour fuir un foyer violent, Mélissa fait le choix de partir de chez elle. Elle a passé sept mois dans la rue avant de se sortir de ce milieu. Un épisode de sa vie qui s’est produit il y a dix ans et qu’elle nous livre aujourd’hui.

Mon père était alcoolique. Il n’était sûrement pas le seul père du quartier à boire. Sauf qu’à la différence des autres, il buvait plus que de raison et avait l’alcool mauvais. Quand il n’était plus lui, il me battait. Il trouvait un prétexte, n’importe lequel, et les coups pleuvaient : une réponse tardive, un mot prononcé trop haut, un mot de trop, un objet mal placé. D’aussi loin que je me souvienne, il m’a toujours frappé et personne n’a jamais rien dit. Ni les voisins, ni les professeurs, ni la rare famille que je voyais. Pourtant à la question de qui te fait ça, je répondais très distinctement «  papa ».

« Elle avait fait le calcul qui s’est révélé mauvais : qu’il ne lèverait jamais la main sur moi. Tu avais tort maman. »

Le départ

Nous vivions seuls tous les deux dans un appartement cossu de la Riviera Golf. Une aide venait tous les jours pour le ménage et la cuisine. Mon père était architecte. J’allais dans un lycée bien coté. Si ce n’est ce détail, ma vie était enviable. Ma mère était partie quand je n’avais que 6 ans. Elle avait fait le calcul qui s’est révélé mauvais : qu’il ne lèverait jamais la main sur moi. Tu avais tort maman. Un soir, j’ai eu un doigt écrasé parce que son verre d’eau était arrivé trop tard. Le lendemain en sortant de l’hôpital, ma décision était prise. Le jour où je suis partie, j’avais séché la dernière heure de cours pour ranger ma chambre et faire mon sac. J’ai emporté quelques vêtements et une couverture. La dernière chose à laquelle j’ai pensé quand je traversais le hall était : « qui allait arroser ma plante ? ».

J’ai marché jusqu’Anono puis jusqu’Attoban. La nuit tombait mais je continuais. Je n’éprouvais ni peur ni regret. Je n’éprouvais rien. Je suis arrivée à Angré aux environs de 21 heures. Mon père devait être rentré depuis 2 bonnes heures mais mon téléphone n’avait pas sonné une seule fois. Avec les 2 500 FCFA, fruit de toute une semaine d’économie, je me suis offert le repas de ma vie : chawarma, soda et glace. Alea Jacta. Quand j’ai fini de manger, j’ai avancé jusqu’à une devanture de magasin et je me suis assise là. Personne ne m’avait embêtée.

« J’ai eu peur qu’il me demande une faveur. Il s’est éloigné sans rien dire. J’ai hésité un peu et je l’ai suivi. »

Ma nouvelle famille

Le deuxième soir, un jeune s’est approché et m’a demandé si j’avais mangé de la journée. J’ai répondu non et il m’a tendu de l’argent. Je n’ai pas fait la fière, j’ai vite pris ce qu’il tendait avant qu’il ne change d’avis. J’ai eu peur qu’il me demande une faveur. Il s’est éloigné sans rien dire. J’ai hésité un peu et je l’ai suivi. Nous étions une dizaine vivotant entre des maisons inachevées, les dédales des quartiers, les arrière-cours délaissées et les abords de route. Dans la rue par choix comme moi ou par dépit comme Serge, nous formions une famille. Une famille dysfonctionnelle dont la taille variait au gré des départs et des arrivées.

« Je me suis mise sous la protection d’un chef, une jolie façon de dire qu’en échange de mes services sexuels exclusifs, il garantissait que personne ne me toucherait. »

Soumise au chef

Si la vie dehors n’était pas facile, c’était pire encore pour les femmes. Je me suis mise sous la protection d’un chef, une jolie façon de dire qu’en échange de mes services sexuels exclusifs, il garantissait que personne ne me toucherait. Personne ne m’avait jamais cherché d’ennui. Ils avaient une parole dans la rue. Je n’étais pas sa seule partenaire mais je n’étais pas à la recherche du grand amour. J’ai aussi participé à des casses, des vendettas, des bagarres, des beuveries. Il fallait survivre.

« J’avais quitté mon père à cause de la violence et je restais ici alors qu’elle était omniprésente et dans son état le plus brut. »

La violence partout

Contrairement à Serge, j’avais réussi pendant tout ce temps à ne pas toucher la drogue. Le jour où il a fait une overdose et qu’on a abandonné son corps sans autre cérémonial qu’un drap sale posé négligemment sur sa dépouille, j’ai eu mon premier choc.  Le second choc, je l’ai eu quand notre chef a proposé une fille de la bande comme monnaie d’échange. J’avais quitté mon père à cause de la violence et je l’acceptais ici alors qu’elle était omniprésente et dans son état le plus brut. J’ai décidé de retourner à la vie normale.

« Je n’ai pas fait la paix avec mon père et son sort constitue le cadet de mes soucis. Je me concentre sur moi. »

Le renouveau

J’ai contacté une tante éloignée. J’ai appris qu’ils m’avaient cherché un certain temps avant d’abandonner devant l’absence de piste. Avant d’y avoir séjourné, je ne regardais jamais vraiment les gens dans la rue. Désormais je sais détecter la personne qui n’a nulle part où dormir et qui tente de faire bonne figure en journée, la personne qui erre sans but. Je tends la main dans la mesure du possible. J’ai rattrapé mon retard au lycée et je suis diplômée en droit des affaires. Je cherche mon premier emploi activement. Je n’ai pas fait la paix avec mon père et son sort constitue le cadet de mes soucis. Je me concentre sur moi.

 

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