Entreprenariat : Entretien avec Maureen Ayité, créatrice de Nanawax

La vraie vie d'entrepreneure

Entreprenariat : Entretien avec Maureen Ayité, créatrice de Nanawax

© ELLE Côte d'Ivoire

jessica brou
Écrit par Jessica
Publié le 13 juillet 2017 à 08h00

La vraie vie d'entrepreneure

Derrière Nanawax, il y a sa célèbre fondatrice Maureen Ayité, une entrepreneure dans l'âme. Ne vous fiez pas aux photos Instagram ou aux stories Snapchat ; car si la vie d'entrepreneur fait rêver, vous y rencontrerez des difficultés et des challenges. Challenges dont la créatrice de Nanawax nous parle. Pourquoi savoir dire "non" ? La jeunesse est-elle un obstacle quand on monte sa boîte ? Entreprendre, est-ce fait pour tout le monde ? Maureen Ayité répond à nos questions.

Tu avais 25 ans quand tu as lancé Nanawax, l'âge n'a t-il pas été un obstacle ?

Ça n'a pas été un obstacle pour moi. C'est maintenant que l'entreprise grandit que c'est un obstacle. Souvent de grands groupes viennent dans ma boutique, on pense que c'est ma mère la boss. Á l'époque, j'étais juste une jeune fille qui vendait quelques vêtements. Aujourd'hui, c'est vraiment un obstacle car on ne me prend pas toujours au sérieux. Il y a également un autre problème car il y a parfois ce préjugé qu'on vient d'une famille nantie pour créer sa propre boîte. Quand j'étais à une conférence aux Pays-Bas, on m'a demandé si j'avais une famille riche et si cela n'avait pas pas facilité la création d'entreprise. Et pourtant, je ne viens pas d'une famille riche. Il y a souvent cet à priori.

Quelle était la toute première création Nanawax ?

Le sac Ebenia. C'est un sac que ma mère avait. Il est doté d'une poignée en rotin. Je l'ai fait en pagne avec une poignée en Ebène. C'est un sac qui est toujours disponible !

Le Sac Ebenia - © Nanawax

Le Sac Ebenia - © Nanawax

Quelles sont les difficultés que tu as rencontrées et que tu aimerais partager aux personnes qui veulent faire comme toi ?

Il faut être préparé(e) à tout ! J'étais totalement transparente. Je ne cachais pas mes fournisseurs. Quand un business marche, tout le monde veut faire pareil. Si l'on ne fait pas attention, on peut débaucher les employés que tu as formés mais aussi détourner tes fournisseurs. Il faut toujours avoir 2 ou 3 coups d'avance et garder les choses secrètes ! Quand quelqu'un essaie de me copier, je fais en sorte qu'il ne puisse pas reproduire exactement. J'ai cherché des motifs qui me sont propres, des poids Baoulés, des fermetures customisées avec le logo Nanawax, enfin j'ai brandé mes accessoires. Il faut beaucoup miser sur le packaging d'un produit. L'exemple parfait est à prendre sur les enseignes de luxe , comme Chanel qui offre leurs produits dans une belle boîte qu'on a envie de garder avec une carte de remerciement... Pleins de détails qui font que les clients iront chez vous même s'ils peuvent trouver une copie ailleurs. Les entrepreneurs négligent souvent le packaging alors que les attentions vous permettent de vendre plus.

« J'aurais dû mettre une distance entre la personne Maureen Ayité et ma marque. »

Si Nanawax était à refaire, qu'aurais-tu changé ou fait différemment ?

Je n'aurais pas mis mon image ! J'aurais eu une marque comme d'autres personnes sans qu'on ne me reconnaisse dans la rue. Je n'ai jamais voulu être célèbre. Je faisais aussi tout moi-même. Je répondais directement aux clients mais j'aurais dû mettre une distance entre la personne Maureen Ayité et ma marque. Il y a des gens qui n'aiment pas Maureen Ayité mais aiment Nanawax donc c'est pour ça que je l'aurais changé. Au moins, il n'y aurait pas eu de conflit !

Quelles sont les femmes entrepreneures qui t'inspirent le plus ?

Même si je ne la connais pas personnellement, j'aime bien Andrea Iyamah. Elle a une marque et sa page Instagram perso. J'aime l'esthétique de ses photos et de son univers qui sont magnifiques ! Il y a également une dame handicapée à Cotonou dont je ne connais pas le nom. Elle louait des chaises en plastique pour les évènements. Elle a ensuite acheté 3 ou 4 terrains pour stocker ses produits à louer. Aujourd'hui, elle loue du matériel décoratif pour les évènements. Tout est hyper travaillé. En moins de 5 ans, elle est devenue une référence au Bénin. C'est une femme qui innove avec ce qu'elle gagne. Quand je vois ce qu'elle a bâti, ça m'inspire car elle est passée de "rien du tout" à quelque chose de grand ! Et demain, j'aimerais m'améliorer comme elle. Je veux qu'on aille chez Nanawax sans qu'il y ait de rupture de stock.

En tant que femme entrepreneure, quelle serait pour toi la plus grande consécration ?

La plus grand consécration, ce serait de créer une ligne avec une grande marque comme Zara ! Quand j'étais étudiante, Zara c'était le Graal car je n'avais pas les moyens d'acheter un top Zara à 50 euros. On n'a pas encore Zara en Afrique de l'Ouest mais quand je vais dans n'importe quel pays, on y trouve de tout dans cette enseigne. J'aimerais faire une ligne pour eux, avoir un site en ligne digne d'Asos et pouvoir livrer dans le monde entier.

Pourquoi as-tu fermé ton site ?

Parce que j'ai envie de faire les choses bien ! Les frais d'envoi coûtent très chers. Il devait sortir ce premier trimestre mais le prestataire n'a pas assuré et a oublié des détails comme demander les paiements sécurisés via internet ce qui prend entre 30 et 45 jours au Bénin ! Après 4 expériences ratées, j'ai laissé tomber pour le moment. J'ai ouvert un petit e-shop sur Afrikrea et j'observe ce que les gens aiment ! C'est une façon de tester le marché.

Quand tu rencontres des moments difficiles, qu'est-ce qui te donne envie de continuer ?

C'est ma mère et ma grand-mère ! Parfois, je suis découragée quand j'ai des problèmes avec mon équipe ou avec la clientèle mais ma mère m'encourage. Elle me pousse à ne pas me laisser envahir par les commentaires. Elle me dit que ma force, c'est mon endurance et ma persévérance. Ma grand-mère, qui est décédée, m'a dit des mots réconfortants. Et puis, je relativise quand je vois des gens qui traversent certaines difficultés, je n'ai pas à me plaindre.

« Pas d'intérêt commercial, pas d'action. Je répète souvent cette phrase mais elle est très vraie. Souvent les gens ne m'aiment pas pour ça mais je gère un business. »

Être entrepreneur, c'est aussi apprendre à refuser certaines propositions. Selon toi, quand faut-il savoir dire "non" ?

Quand ta marque est jeune, les gens demandent un partenariat pour recevoir des produits car "ça va me faire connaitre" mais j'ai besoin de savoir ce que j'y gagne. Quand tu sais qu'une proposition ne te fait rien gagner au vu de ton effort, il ne faut pas y aller. Pas d'intérêt commercial, pas d'action. Je répète souvent cette phrase mais elle est très vraie. Souvent les gens ne m'aiment pas pour ça mais je gère un business. Dans l'optique de faire du bénévolat, ok mais c'est tout. Quand on me fait miroiter que j'aurais "de la visibilité", je me demande ce que j'y gagnerais réellement. Ceux qui font les Fashion weeks ont un intérêt commercial derrière car il y a des acheteurs ! Pour moi de la vraie visibilité, c'est un post Instagram de Rihanna avec le produit d'une marque.

Pour les personnes qui souhaitent se lancer dans le secteur de la mode en Afrique, quels conseils peux-tu leur donner ?

Avoir et /ou apprendre le sens du détail pour vous différencier ! Par exemple, je fais faire mes patrons à l'étranger pour que tout soit à l'identique. Ici, les personnes apprennent sur le tas et il n'y a pas d'école. Il faut être attentif à la production et à la formation des artisans.

« Il faut avoir du culot, savoir se vendre. Il n'y a pas que le talent, il faut être persévérant. »

Pour réussir, quelles doivent être les qualités d'une femme entrepreneure dans la mode ?

Persévérante parce qu'il y aura toujours des bâtons dans les roues. Il ne faut pas se décourager à chaque obstacle ! Il faut avoir des gens qui te soutiennent moralement. Il faut être quelqu'un de résilient, mettre les sentiments de côté. les femmes qui réussissent ne partent pas à la première difficulté et ça c'est dans tous les domaines ! Il ne faut pas se dire "je ne vais pas réussir" parce que "je suis une femme" ou parce que "je suis africaine"... Il faut avoir du culot, savoir se vendre. Il n'y a pas que le talent, il faut être persévérant.

Aujourd'hui, vouloir devenir entrepreneur est "à la mode". Penses-tu que tout le monde a les armes pour créer sa propre boîte ?

Non, tout le monde n'a pas les armes. Des gens créent leurs boites, ça fait le buzz et puis quelques mois plus tard, il n'y a plus rien. Souvent l'idée n'est pas bonne, le fondateur n'est pas persévérant ou l'a fait pour l'argent. Il ne faut pas le faire seulement pour l'argent, il faut faire quelque chose qui vous passionne.