L’interview culture : Yseult YZ Digan, l’engagée des rues

Yseult, l’engagée des rues

Yseult YZ Digan artiste street art © Olivier Metzger
David DOLEGBE
Écrit par David DOLEGBE
Publié le 29 octobre 2018 à 11h29

Yseult, l’engagée des rues

Du haut de ses 20 années d’expérience dans le domaine de l’art, Yseult YZ Digan est une artiste franco-britannique guidée par son humanisme. Assise à la cafétéria du Bushman café, elle nous attend, une tasse de café dans la main et la tête plongée dans son ordinateur. Le regard serein et la posture qui affirme la femme engagée qu’elle est, la rencontre avec cette artiste dans le monde du street-art se fait dans une ambiance chaleureuse. Les 30 minutes avec Yseult sonnent comme une leçon pour l’amateur d’art contemporain que je suis et un appel au respect des droits des femmes avec son projet Street vendors. Découvrons-la en version complète.

Cela fait plus d’un an que vous vous êtes installée en Côte d’Ivoire, quel est votre regard sur le climat de l’art contemporain dans ce pays ?

Je trouve la scène de l’art contemporain à Abidjan intéressante. Il y a un certain nombre de galeries qui font un vrai travail de développement auprès de jeunes artistes en les exposant localement mais également à l’international. Je pense notamment à la galerie LouiSimone Guirandou. Les artistes ivoiriens, africains ont une fraîcheur et un rapport à la création qui positionne aujourd’hui l’art contemporain africain au premier plan de l’actualité artistique internationale. En témoigne les nombreuses expositions, biennales, foire dans des lieux culturels institutionnels. Il faut néanmoins faciliter l’accès à la culture et valoriser la création.

A part le manque d’établissements de proximité, y a-t-il d’autres aspects qui manquent à ce secteur ?

Il n’est pas évident de découvrir les artistes plasticiens ivoiriens. Il n’y a pas forcement de site web qui présente le parcours de ces artistes. Les galeries font office de sélection et plateforme de communication pour certains de ces artistes pour certains déjà établis. Un agenda culturel serait le bienvenu également.

Revenons à vous, il y a une telle précision dans vos créations, quel est le message derrière votre travail de façon général.

Ma démarche est contextuelle, elle s’articule autour de trois axes ; les habitants, leur habitat et leur patrimoine. Je travaille ainsi dans leur espace de vie en collant des affiches sur les murs de leur maison et je récupère des morceaux de la ville (du métal, du bois, …) pour travailler sur des œuvres dans mon atelier. Je retranscris une histoire à travers mon regard et ma sensibilité en espérant toucher les gens.

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C’est l’approche que vous aviez fait lorsque vous êtes venus en Côte d’Ivoire et que vous avez matérialisé dans le projet street vendors ?

Effectivement, quand je suis arrivée en Côte d’Ivoire et précisément à Abidjan, j’ai essayé de comprendre la ville. J’ai noté qu’il y avait de nombreuses jeunes filles qui vendaient dans la rue. Contrairement à d’autres pays africains dans lesquels j’ai pu voyager, je me suis rendu compte qu’il y avait plus de femmes que d’hommes et que souvent les femmes étaient assez jeunes et souvent analphabète. J’ai donc initié tout un travail documentaire pour comprendre leur statut, leur économie et leur problématique quotidienne. A partir de portrait photographique j’ai réalisé une série d’affiche à l’encre de chine que j’ai ensuite collé sur les murs d’Abidjan. Pour certaines dans des quartiers populaires comme à Koumassi ou Treichville et pour d’autres sur des axes visibles. Je souhaitai leur rendre hommage et les rendre importante. A travers ces portraits, je voulais que les gens changent de regard, se pose des questions sur ce qu’elles vivent au quotidien (insécurité, pollution, précarité, …) et ainsi créer un lien pour changer les choses.

Est-ce que derrière le fait de rendre un hommage à ces jeunes filles vendeuses de la rue, il n’y a pas des réalités politiques et sociales que vous essayez de fustiger ?

Mon travail est forcément engagé à partir du moment où je soulève une problématique. Dans ce cas, c’est une problématique sociétale et politique qui renvoie chacun de nous à leur responsabilité. Les politiques ont bien évidemment un rôle à jouer pour améliorer la situation des femmes en Côte d’Ivoire et notamment les jeunes vendeuses ambulantes. Cela passe par l’éducation, entrepreneuriat féminin, l’émancipation des femmes… Nous devons tous essayer de faire ce que nous pouvons à notre échelle pour que ces jeunes filles aient accès à un avenir où elles seront épanouies et femmes. C’est d’ailleurs en ce sens que j’ai voulu qu’il y ai une action concrète en lien à ce projet et que je me suis rapprochée de l’association Empow’her pour mettre en place des formations entrepreneuriat pour ce public précis.

Le président Emmanuel Macron a sélectionné votre Marianne pour illustrer le timbre à usage courant 2018. Quel a été le point focal de ce projet pour les ivoiriens qui ne le comprendront pas directement ?

Pour chaque quinquennat, le président choisit un artiste pour illustrer les timbres à usage courant. J’ai été donc sollicitée pour présenter 3 visuels avec pour contrainte la représentation des symboles de la République française. La Marianne reste un symbole fort en France, il représente le peuple. Mais il est malheureusement trop souvent vu comme un symbole politique. A travers ma proposition, j’ai voulu représenter une Marianne forte, contemporaine et plus proche de nous les français.

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Vous travaillez essentiellement en noir et blanc dans vos projets. Ce choix est t-il significatif pour vous ?

Effectivement, je peins à l’encre de chine noire en utilisant la technique du lavis. Cela me permet d’aller à l’essentiel et de donner une force aux sujets que je traite. Il y a une forme de poésie que j’apprécie également qui est encore plus amplifiée par l’utilisation de papier de soie.

Vous vous inscrivez alors dans un combat acharné pour le respect des droits de jeunes filles en Côte d’Ivoire, notamment ?

Je travaille sur différents projets. Chacun de mes projets est relatif à mon histoire et à mon identité. Forcément, en étant une femme vivant en Côte d’Ivoire, il y a des choses qui me touchent plus que d’autres, en l’occurrence la situation de ces jeunes filles. Leur condition me touche et encore plus depuis que j’ai découvert cette économie de vente informelle dans laquelle elles évoluent.

Pensez-vous que les jeunes filles peuvent s’affirmer et évoluer librement dans le secteur de l’art ?

La place de la femme dans l’art et la même que la place de la femme dans la société. Aujourd’hui, en Afrique, en Europe ou ailleurs, la place de la femme reste un sujet à débattre. Cela passe par l’éducation dans le cadre scolaire mais également familiale. Quelles libertés laissons nous aux jeunes filles, est ce les mêmes que celles des garçons. Le poids de la culture est également très fort et il définit l’avenir des jeunes filles avant même qu’elle puisse avoir le choix de l’avenir.

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 Faire du street art pour vous, c’est manifester votre esprit de liberté ?

Le street art est une pratique transgressive qui se fie des codes que la société peut nous imposer. Il y a donc une liberté d’expression évidente. Depuis des décennies les peuples investissent les murs pour exprimer leur colère, leur préoccupation, leur joie. Les murs sont l’âme d’une ville. Ils témoignent de son état.

Quel est votre message à toutes ces filles qui aimeraient s’engager dans l’art en général et le street art de façon particulière ?

Il faut se fier à son instinct et écouter ses rêves. Ne pas se fier au regard des autres.

Quels sont vos projets à moyen ou long terme ?

J’ai une exposition à la galerie Louisimone Guirandou en 2019 où je présenterai ma série Street Vendors. Une exposition en France rétrospective des œuvres de la série Empress réalisées sur plusieurs années.

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