Interview : Noella Elloh, poète de l'image

Photographie

Interview : Noella Elloh, poète de l'image
Écrit par ELLE.CI
Publié le 29 octobre 2019 à 18h51

Photographie

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Née le 10 décembre 1992 à Abidjan, Noella Elloh est diplômée en Information - communication de l’Université Montpellier III, c’est en partie grâce à son cursus journalistique qu’elle s’intéresse à la photographie qui lui permettra de documenter l’écriture de ses billets de blog en 2010. En 2013, elle entame son master en communication environnementale à l’université du Québec à Montréal. Après l'obtention de son diplôme, elle commencera à travailler en tant que coordinatrice marketing. Elle prendra la décision de rentrer à Abidjan et repartir à zéro. Après 7 ans passées hors de son pays, carrefour ouest-africain d'un melting-pot culturel, elle ressent avec passion que tellement d’histoires peuvent être écrites ou re-écrites .

Elle exposera ses œuvres lors de deux vernissages le premier au NIOG SHOWROOM, le jeudi 07 Novembre à 19h 00 et le second au Bushman Café. Les œuvres resteront au Bushman café jusqu'au 15 Novembre. Plus d'informations ici.

En attendant ce moment de poésie, nous avons pu échanger avec elle afin de mieux comprendre son univers, ses inspirations et aspirations au travers de l'art.

De journaliste à photographe, d’où vous vient cette inspiration ?

Je ne dirais pas journaliste même si mon parcours universitaire en Information-communication avait tout tracé pour que j'exerce ce métier. Par ailleurs, j'ai toujours été une passionnée d'écriture, de culture et mon premier blog en 2010 abordait justement des questions socio-culturelles. J'écrivais aussi des chroniques issues de mon imaginaire créatif, en fait : écrire a toujours été une passion.  Je trouve également que l'écriture et la photographie sont étroitement liées. Avec des mots ou des images, l'on peut raconter une histoire qui peut toucher le coeur et émouvoir . La photographie est pour moi un art narratif par exemple avec la photographie on peut faire du storytelling.

 

Comment êtes-vous tombée dans le journalisme ? L'avez-vous étudié ou êtes-vous complètement autodidacte?
Je suis une pure autodidacte de la photographie, et franchement je pense que c'est une question d'amour. Lorsqu'il y a de l'amour, de la passion, il est facile de s'appliquer. Même si on débute ce n'est pas parfait, on tâtonne, on se perfectionne et on continue d'apprendre sans relâche. Au fond, je trouve qu'il y a une grande liberté dans l'autodidaxie qui permet de faire les choses sans pression et surtout de rester fidèle à son identité.

 

Comment s’est faite cette transition ? Y' a-t'il eu des difficultés dans l’exercice ?

Ma transition, s'est faite de façon subtile car en réalité je n'ai moi-même pas senti de transition. En rentrant de Montréal, il y a deux ans, j'ai acheté un appareil photo pour les activités liées à ma plateforme. Je devais aller une année à l'Abissa, festival sur lequel je devais écrire un article et je voulais de belles photos pour illustrer mon article. C'est ainsi que j'ai commencé à aimer photographier. Je trouvais que les images parlaient mieux que les mots, les couleurs, les tons, les lumières je trouvais cela magnifique. Alors  j'ai commencé à me balader partout avec mon appareil en allant au marché, au village, dans un festival culturel, un spectacle, mon appareil me suivait  partout. Je n'ai pas eu de difficultés majeures car la plupart des photographes ivoiriens de ma générations m'ont encouragé à persévérer et à m'affirmer. Au début quand quelqu'un m'approchait ou que j'entendais "La photographe" j'avais du mal, je ne réalisais toujours pas que peu à peu je faisais le pas.

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Vous capturez des visages, des monuments mais aussi des images qui poussent le plus souvent à la réflexion. D'où vous vient cette inspiration ?
Je trouve que mes photographies s’inscrivent dans une invitation au voyage, à la découverte, et surtout au partage. Cette inspiration vient tout simplement du plus grand artiste : Dieu. Je trouve qu'il a déjà tout fait, en tant que photographe je ne fais que voler un petit bout de temps que j'immortalise en image .

 

Quel message transmettez-vous à travers vos œuvres ?
J'adore parler de poésie visuelle car pour moi, nous sommes chaque jour bénis d’assister à de magnifiques spectacles ( lever du soleil, coucher du soleil, pluie).
Même au delà du visuel, les sons des vagues, de l'eau, l'odeur de la terre après la pluie pour moi, toutes ces choses sont d'une beauté qu'on tend à oublier à force de les expérimenter tout le temps. Mes œuvres invitent donc à regarder les couleurs, les reflets, la lumière différemment, en fait que je considère mes photos sont des poésies volées entre ciel et terre.

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Vos œuvres respirent la culture. Votre blog le démontre bien. Est-ce un facteur clé à considérer dans votre engagement dans cette voie ?
La culture c'est tout ce qu'on a de plus fort qui nous construit de générations en générations, d'histoire en histoire. La culture, c'est l'identité et je trouve que d'une culture à une autre il y a souvent beaucoup de similitudes notamment chez les noires. Notre culture est d'une beauté et d'une force incroyable et je pense qu'il serait dommage de ne pas la valoriser ou d'en être fier.

Vous exposez en novembre sur un thème environnemental et écologique. Pourquoi cette approche ? Est-elle liée à vos études en communication environnementale ou cela est-il dû à la problématique de l’écologie ?
 
En réalité, je n'ai jamais eu l'intention  de préparer une exposition avec un thème environnemental, d'ailleurs je ne pense pas avoir cette expertise scientifique. J'avais juste décidé de faire une série de photographies que je n'avais même pas prévu exposer, juste partager sur mes différentes plateformes. À force d'aller écouter du reggae aux abords de la lagune, ou même d'aller faire des phots de paysages à Blockauss, je me suis liée d'amitié à des pêcheurs.  J'ai eu l'idée de faire de belles photos, des mises en scènes  aux abords de cette lagune qui porte également le nom du peuple Ebrié .

 

Puis en discutant avec eux, j'ai compris, que depuis quelques années, la lagune est de plus en plus polluée, souvent la ferraille déchire les filets de pêches qui remontent.  Je me serais sentie mal de faire de magnifiques photos qui auraient eu des likes, mais surtout qui camouflaient la réalité. En effet, c'est pour moi : une réalité que nous ne devons pas taire et il était important pour moi de repenser l'environnement comme héritage.  Je me suis alors demandé qu'es-ce qu'on laissait aux générations futures ? 

" A l'université mon directeur de mémoire me parlait du NIMBY qui veut dire ( not in my backyard), en fait les gens se sentent concernés lorsque ces questions environnementales concernent leur maison, leur quartier, leur entourage... Pourtant, nous sommes tous fières d'appeler notre ville : la perle des lagunes. "
Enfin je me suis aussi demandé parallèlement au NIMBY s'il s'agissait seulement des populations de Blokoss, au fond peut-être que que nous sommes pris dans les mailles du même filet.

 

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Avez-vous un lien particulier avec Blockhauss ?
Aucun lien particulier, c'est un endroit qui respire la fierté culturelle notamment avec les fêtes de générations, Blockauss a son identité inaliénable et je pense que ce village au cœur de la ville est profondément important dans l'histoire de la Cote d'Ivoire, il s'impose dans le paysage abidjanais avec une forte résonance. Il faut savoir que les premiers habitants aux abords de la lagune Ébrié venaient de l’actuel Ghana (Kumassi).  Blockauss c'est aussi le savoir faire artisanal en passant de la pêche à la fabrication de l'attiéké, ce plat emblématique ivoirien dont nous sommes si fiers.

Pensez-vous que la photographie à le pouvoir de faire bouger les choses ?
Nous avons tous un rôle à jouer, et si l'art peut apporter quelque chose,  qu'il en soit ainsi. Sans prétention aucune je pense que la photographie pourrait au moins  créer la discussion ou encore susciter l’intérêt.

Pour toutes ces jeunes femmes et femmes désireuses d’embrasser ce métier, quels conseils leur donneriez-vous ?
Plus petite, j'ai rarement vu des femmes photographes, ce qui m'a poussé à intégrer que c'était un métier qui convenait surtout aux hommes.  Pour moi ce n'était pas nécessairement un métier exclusivement réservé aux hommes mais jusque là  je ne voyais pas de femme exercer ce métier.
Aussi, il faut souligner que  les grands noms de la photographie africaine n'avait rien de féminin : Seydou Keita, Malick Sidibe, Philippe Koudjina, James Barnor. Ils ont tracés la voie avec leurs illustres travaux. Cependant, il serait bien que des femmes continuent sur cette lancée.  Je trouve justement qu'il n'y a pas assez de femmes photographes en Côte d'Ivoire, par contre je suis persuadée que les choses sont entrain d’évoluer timidement mais sûrement.

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