Nana Benz : Héritage féminin et Leadership à l’africaine

Le pagne en héritage

Nana Benz

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Nirina
Écrit par Nirina
Publié le 28 mars 2017 à 16h32

Le pagne en héritage

N’avez-vous jamais rencontré une véritable Nana Benz, de cette génération née avant l’indépendance ? Elle vous reçoit avec simplicité dans son arrière-boutique ou à la maison, dans son arrière-cour transformée en zone de stockage. Les balles de pagnes s’amoncellent jusqu’au plafond. Lunettes cerclées d’or, fichu de soie sur la tête assorti à son wax, elle est assise au milieu de sa marchandise. Elle prend son temps, avec une élégance d’un autre âge, et vous conte ses débuts dans le pagne. Ne vous fiez pas à son air affable et faussement indolent. L’œil alerte, l’esprit vif, tout en vous parlant, elle garde un œil sur les allées et venues de ses filles et employées, et lance des instructions en mina (ndlr : langue du sud du Togo et du Bénin). Une autorité naturelle, confortée par des décennies d’expérience, et par l’âge. Comment ces femmes, illettrées pour certaines, ont-elles fait fortune ? 

Nana-Benz : un flair pour le business et un sens de l'humour hors pair 

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Nana Benz

Surnommées les « Nana Benz » au Togo, fortes de leurs succès commerciaux, elles étaient les premières à pouvoir s’offrir ces berlines allemandes. En bonnes citoyennes, la légende raconte qu’elles prêtaient leurs voitures à l’Etat, lors des visites officielles. Á la fin du XIXe siècle, les pagnes imprimés en Hollande et en Angleterre, grâce à une technique mêlant teinture et cire, étaient destinés au marché asiatique. Les navires en provenance des Pays-Bas faisaient escale au Ghana et au Togo. Une poignée de femmes y ont vu une opportunité commerciale et ont noué des contrats d’exclusivité avec les fabricants. Une génération de grossistes était née. Lomé est ainsi devenue une plaque tournante pour le wax. Les clientes venaient d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, pour s’approvisionner en pagnes colorés aux noms évocateurs. « Mari capable », « Si tu sors, je sors », « Fleur de mariage ». Dotée d’un flair, d’une créativité et d’un sens de l’humour hors pair, les Nana Benz ont commencé à baptiser les pagnes et à faire imprimer leurs propres dessins, inspirés du quotidien. Tomates mûres. Gombos frais. Poule et poussins, symbolisant l’unité de la famille. La suite est connue. Un empire était né.

Un héritage unique 

Quel héritage ces pionnières ont-elles laissé à leurs filles, les Nanettes, et à la nouvelle génération ? Confrontées à des défis différents, la dévaluation du franc CFA, la crise économique des années 90, l’invasion sur les marchés d’imitations en provenance de Chine, l’âge d’or du pagne semble révolu. Malgré des bénéfices amoindris, les valeurs de ces dirigeantes de PME familiales perdurent et inspirent les jeunes générations d’entrepreneurs. La foi, la famille, et l’ardeur au travail. La sagesse dans les décisions d’investissement. La qualité du produit, gage de réussite. La relation client. « Sans ma grand-mère, il n’y aurait pas eu Nana Wax » relate avec émotion Maureen Ayité, fondatrice de la marque. Á ses débuts, sa grand-mère lui disait « prends mes foulards en wax, et mes restes de tissus ! ». C’est avec ses pagnes hollandais qu'elle a commencé à fabriquer des pochettes et accessoires. Aujourd’hui qu’elle n’est plus là, je regrette presque d’avoir vendu ces pièces uniques. Je ne retrouverai pas ces tissus aux motifs anciens et si précieux. 

Plus qu'une affaire de pagnes

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«Ma grand-mère, Maman Marie Louise, m’a aussi enseigné que la qualité du produit était essentielle. Plutôt que de vendre un produit défectueux à prix réduit, ou un pagne qui déteint, pour se faire de l’argent sur l’instant, elle m’a toujours dit qu’il valait mieux le détruire ou le reprendre, car la réputation n’a pas de prix.Elle m’a communiqué la passion de ce que l’on fait. Elle n’était pas Nana Benz, mais revendeuse de pagnes et connaissait l’histoire et les noms des dessins qu’elle expliquait à ses clientes. En tant qu’entrepreneur, être passionné est un gage d’authenticité. On ne fait pas cela uniquement pour de l’argent.». C’est ainsi que Maureen Ayité a commencé avec son blog sur le pagne, qui l’a mené à créer la marque Nana Wax. Avec sa grand-mère, la créatrice de la marque a appris à se différencier de la concurrence car « il y a plus de 1 000 vendeuses de pagnes au marché Dantokpa [ndlr : Dantokpa est un marché de Cotonou notoire pour le commerce de wax hollandais] Pourtant, chaque vendeuse a ses clients, car elle sait se différencier. Soit parce qu’elle a des couleurs que d’autres n’ont pas, soit par sa manière d’accueillir le client. J’ai appliqué ses conseils et construit l’identité de ma marque. Je me différence par la modernité des coupes, le mélange des matières (crêpe, soie, mousseline), par une attention particulière donnée au packaging de mes produits…» . Elle continue : « Je souhaiterais rendre hommage aujourd’hui à ma grand-mère qui nous a quitté il y a peu. Son héritage va au-delà de l’argent qu’elle aurait pu me donner. Elle m’a légué ses tissus lors de mes débuts, ses valeurs, ses conseils business, son courage. Elle m’a inspirée, car elle a élevé seule ses 12 enfants, par le fruit de son travail et de sa passion pour le pagne. »

Surprenante femme d’affaires, gestionnaire rigoureuse et redoutable, travailleuse infatigable, inventive et dans l’air du temps, qu’elle soit grossiste ou revendeuse de pagnes, la Nana Benz reste pour nous un modèle de réussite et de leadership féminin. Á l’africaine.