#MyChicAfrica: Kentegentlemen la marque qui donne un souffle nouveau au pagne tissé

 Kentegentlemen et le pagne tissé

 #MyChicAfrica: Kentegentlemen la marque qui donne un souffle nouveau au pagne tissé

© Reece T. Williams

Lafalaise D. pour #MyChicAfrica
Écrit par Lafalaise D. pour #MyChicAfrica
Publié le 14 février 2019 à 11h40

 Kentegentlemen et le pagne tissé

Longtemps lésé au détriment du pagne hollandais (wax), le pagne tissé Ivoirien, principalement celui de la région nord, sort du pays profond pour s’ouvrir au monde ! Ceci, grâce à de grands talents, de grandes volontés de changement.

Aristide Loua, jeune créateur Ivoirien à la tête de la marque Kentegentlemen s’est donné mission de : “ Donner un souffle nouveau au pagne tissé en réalisant des créations assez contemporaines à l’aide de matières dites traditionnelles”.

En 2003, alors que le jeune analyste financier assiste à la Fashion Week de New-York, il est interpellé par la projection du documentaire Slum Flower réalisé par Street Etiquette. Dans ce documentaire, le réalisateur met l’accent sur la mode dans la rue, la perception de la mode par les jeunes issus des quartiers populaires de Brooklyn et le Bronx. Á la fin de la séance, celui qui se décrivait jusque là comme un « ringard », prend une ferme résolution, “contribuer au développement humain, social et artistique de l’Afrique”.

Quelques années plus tard à New-York, il reçoit des costumes faits en tissu wax de la part de sa mère depuis la Côte d'Ivoire. C’est le déclic pour lui, il tombe amoureux du tissu, de la couleur, des imprimés. A partir de ce moment, il commence à se documenter sur le pagne wax et l’univers du textile africain. Il rentre à Abidjan en 2015 pour mettre en place Kente Gentlemen. Inspiré par toutes ces couleurs et le lifestyle des Ivoiriens, il lance sa première collection, Poésie. Le début d’une belle histoire avec le pagne tissé.

Ses inspirations et aspirations pour ce textile, il nous les raconte plein d'étoiles dans les yeux lors de cet entretien.  

La première question qu'on souhaite te poser, c'est pourquoi le pagne tissé ? Et principalement celui du nord qu’on retrouve le plus dans ta création ?

Avant le pagne tissé, j’avais l’ambition d’utiliser le pagne wax. Ma mère m’avait envoyé des chemises en wax lorsque je résidais à New-York. Je n'étais plus retourné au pays depuis plus de dix ans, et le fait de recevoir ces chemises m’avait beaucoup ému. Cela m’a donné l'idée d’en faire plus, pour servir la diaspora, tout comme moi, et donc créer une marque. Mais à mon retour au pays, en décembre 2015, et après plusieurs mois de recherches, j’ai pu découvrir que le pagne wax qui se vend ici, n’est pas de chez nous. Pour rester dans notre vision première, d’emprunter les matières et compétences locales, j’ai préféré opter pour le pagne tissé, sans non plus carrément ignorer le wax qui fait partie prenante de notre héritage socio-culturel.

Depuis combien d'années utilises-tu le pagne tissé pour tes créations ?

Notre histoire avec le pagne tissé a commencé depuis le tout début. Notre toute première collection intitulée, Poésie. Couleur. Culture... Sortie en fin avril 2017, mettait en avant le pagne tissé, essentiellement sur le thème de la culture.

Comment te le procures-tu ?

À mon retour en Côte d’Ivoire, j’ai décidé de voyager à l'intérieur du pays, et aller à la rencontre des tisserands Baoulé et Sénoufo qui eux maîtrisent cet art. Jusqu'à présent, on continue de travailler ensemble. Je leur envoie mes demandes, choix de couleurs et designs, puis ils me livrent les pagnes confectionnés sur-mesure et qui respectent nos critères de design et d’éthique, dans nos ateliers sur Abidjan.

BAF003_2048x2048

© Aristide Loua 

 

Il est tout aussi important pour une marque de créer sa propre image, son propre design, tant dans le modèle final d’une pièce, mais aussi dans les matières premières utilisées”.

Tu le déclines aussi en différentes couleurs. Ce qu’on avait jamais vu auparavant, comment en es-tu y arriver et pourquoi ?

DSC_0584

© Alexandre Tako 

Lorsque j’ai pu m’asseoir avec les tisserands, ils m’ont tout révélé sur les techniques du pagne tissé, les origines anciennes de leurs traditions, et ce, de manière assez académique et pratique. J’ai même eu l'opportunité d’apprendre à tisser par moi-même. Par la suite, j’ai vite compris que l’on pouvait apporter notre propre touche au pagne, et s'éloigner des designs classiques. Il est tout aussi important pour une marque de créer sa propre image, son propre design, tant dans le modèle final d’une pièce, mais aussi dans les matières premières utilisées. Et confectionner son propre pagne ou tissu est assez parlant, surtout dans le domaine de la mode. Cela permet à notre marque de sortir du lot, et d'être assez reconnue de près ou de loin. Ainsi, le pagne en lui-même devient objet de création, pour et par la marque. Avant qu’il ne soit coupé, puis cousu, il est du pagne Kente Gentlemen, comme toute personne peut reconnaître un pagne Woodin ou Vlisco.

Quelle est la méthode utilisée par les artisans pour obtenir ces couleurs ?

_DSC0422

© Alexandre Tako 

DSC_0141-Modifier

© Alexandre Tako 

La plupart des tisserands utilisent des produits chimiques, assez sains et biodégradables, pour obtenir ces couleurs et faire en sorte que le pagne les garde après plusieurs lavages. Certains utilisent des minerais, des écorces d’arbres, ou des feuilles d’indigo. Ce qui se faisait notamment dans le passé. Mais il m’a été relayé que malheureusement ces traditions-ci ont été perdues avec le temps, faute d’archivage académique, surtout par voie écrite. À présent, les teintures ou colorations se font plus de manière chimique que végétale ou minérale.

On sait que c’est que le tissage traditionnel prend énormément de temps, arrives-tu à satisfaire la demande ?

Oui, on arrive à satisfaire la demande. On a toujours des pagnes en stock. On essaie toujours d’en faire avant même que les commandes soient passées. Tant qu’il y aura des artisans ou des tisserands, et les moyens financiers pour produire ces pagnes, on pourra satisfaire n’importe quelle demande.

“Je pense que toute pièce se doit être unique. Et ce sens, il y a aussi une plus-value de savoir que telle pièce ne pourra jamais se reproduire au millième près”.

Quelles sont les difficultés que tu rencontres au niveau de l’usage du pagne tissé ?

La conformité dans le design. Il y aura plus au moins un décalage dans le contraste des couleurs d’un pagne comparé à un autre. Par contre, il faut vraiment avoir une loupe pour le remarquer. Mais cela n’est pas vraiment un défaut. Au contraire. Je pense que toute pièce se doit être unique. Et ce sens, il y a aussi une plus-value de savoir que telle pièce ne pourra jamais se reproduire au millième près. Ce qui est d’ailleurs le cas pour toute pièce faite à la main, voire même de façon industrielle.

“Si l’on industrialise, à grande échelle, le pagne tissé en question perdra sa valeur intrinsèque. Il n’y aura plus d’artisanat. Le pagne deviendrait comme tout tissu conventionnel qui se vend dans les tous les marchés. On en oublierait les traditions et techniques qui ont été relayées de générations à générations, et ce, depuis le 15e siècle”

Penses-tu que ce secteur a besoin d’être industrialisé ? Si oui comment ?

IMG_1193_2048x2048

© Aristide Loua

Industrialisé, non. Mieux organisé, oui. Si l’on industrialise, à grande échelle, le pagne tissé en question perdra sa valeur intrinsèque. Il n’y aura plus d’artisanat. Le pagne deviendrait comme tout tissu conventionnel qui se vend dans les tous les marchés. On en oublierait les traditions et techniques qui ont été relayées de générations à générations, et ce, depuis le 15e siècle. Personnellement, je pense aussi qu’il y a de la beauté, de la poésie, et même de la noblesse à tisser le pagne à la main, tout comme un sculpteur qui taille et travaille son bois, ou un boulanger qui prépare sa farine et son eau avant de cuire son pain. Quand on observe le tisserand a l’œuvre, on entend une belle musique avec les fils qui passent et s'entremêlent, les bois et outils qui se tapent ou se frottent, et l’on ressent aussi la fierté de l’artisan dans la maîtrise de tout son art. Le focus devrait être plus sur comment améliorer les conditions de vie, de travail, et d'organisation des artisans. Aussi, porter l’accent sur la protection de cet héritage culturel et améliorer l'accès à des outils et des matières premières de qualité.

Ta démarche, est-elle purement esthétique ou culturelle ?

Je prête beaucoup d’attention aux deux aspects. Je crois fermement que le continent Africain et son peuple est capable de créer de très belles choses venant de ses propres cultures et traditions. Et sans grande prétention, il nous revient de le démontrer aussi bien par nos petits moyens.

Qui est le ou la cliente Kente Gentlemen ?

Tout le monde y est invité. Mais si je devais définir le client type, je dirais une personne jeune, dynamique, cultivée, qui a un goût pour l’art, le voyage, l’Afrique, et  qui est consciente des origines et valeurs de ce qu’elle consomme.

Comment les gens perçoivent tes créations ?

Chacun aura le droit de penser ce qu’il ou elle veut. Mais si je devais vraiment répondre à la question, je donnerais cette petite anecdote... Je me souviens d’un ami photographe, Dadi, qui m’avait dit que notre marque apporte un nouveau souffle au pagne tissé. Et cela m’a beaucoup ému. En effet, j'espère que l’on va réussir à éveiller une conscience ou un attachement plus profond à nos cultures et traditions, en réalisant des créations assez contemporaines, mais qui proviennent de matières dites traditionnelles. C’est tout l’objectif de la marque.

Parle-nous de Sodade ta nouvelle collection. Quelles sont ses inspirations ?

KenteGentleman-06454

© Joshua Akissi

Sodade est une collection qui pour moi traduit les similitudes entres les couleurs et les émotions. Chaque couleur est une émotion. Le bleu représente l'espoir. Le rose, la romance. Le jaune, le bonheur. Et qui dit couleur sombre, dit chagrin, ou désespoir. Parfois, je ressens un peu de romance, une goutte de poésie, lorsque j'éprouve tant d’espoir pour un futur radieux. D'autres fois, je me réjouis de bonheur, même si j’ai l'âme plongée dans un océan de chagrin. Et ce dernier contraste d'émotions peut se traduire par un ensemble veste et pantalon, tout en couleur sombre, mais dont les rabats de poches et la doublure sont plutôt en couleur jaune. J'essaie de normaliser, d'accepter et de ressentir toute émotion à sa juste valeur. C'est bien de ressentir les choses telles qu’elles sont. Malheureusement, nous avons tendance à nous torturer lorsque nous n'apprécions pas nos émotions, tout en nous forçant de les effacer, de les ignorer, voire même de les discréditer. Notre société actuelle nous dicte de nous sentir heureux, de sourire ou de penser positivement, et ce à tout moment. Mais cela est toxique : on ne peut pas être heureux tout le temps. Et j’essaie à ma manière d'expliquer tout cela avec cette collection, d’explorer toutes les émotions que j’ai ressenti depuis quelque temps. Et au fond, je crois aussi que la mode, c’est ce que vous en faites. Mais cela est toxique : Lorsque vous avez les moyens ou le luxe de porter exactement ce que vous êtes et ce que vous voulez de votre vie, vos vêtements deviennent le reflet, l’exutoire de votre être, de votre personnalité, de votre style, de vos rêves et très certainement de vos émotions.

KenteGentleman-06562

© Joshua Akissi 

Quels sont tes projets pour la marque en 2019 ?

Depuis notre collaboration, l'été dernier, avec le Dozo concept store ici à Abidjan, nous avons remarqué un appétit local pour nos créations. Et cet appétit continue de grandir. En ce sens, nous avons trouvé juste d’avoir une meilleure présence physique en Afrique. En effet, depuis notre ouverture en avril 2017, nos créations se vendaient uniquement en ligne. Mais à présent, nous collaborons avec deux boutiques sur le continent Africain, une à Abidjan, et l'autre à Accra (Lokko House). Nous envisageons de faire de même dans les capitales de la mode en Afrique et ailleurs, à Lagos, Dakar, Nairobi, Joburg, Paris (Moonlook - déjà acté), Londres (Janet & Georges - déjà acté), New-York, pour en citer quelques exemples.

LIRE AUSSI >> Remettre l'humain au centre de l'expérience touristique africaine

LIRE AUSSI>> La nouvelle créativité artistique doit servir de miroir aux sociétés africaines