#Ellecivinvite : Loza Maléombho : “Nous n’avons pas besoin d’une autre Fashion Week en Côte d’Ivoire”

La rédactrice en chef de la semaine 

#Ellecivinvite : Loza Maléombho : “Nous n’avons pas besoin d’une autre Fashion Week en Côte d’Ivoire”

Carla Aloukou

Lafalaise Dion
Écrit par Lafalaise Dion
Publié le 12 novembre 2019 à 18h51

La rédactrice en chef de la semaine 

 

Qui est Loza Maléombho, la créatrice Ivoirienne qui habille des célébrités telles que Beyoncé, Solange Knowles Kelly Rowland ? Quelles sont ses aspirations, inspirations et ambitions dans l’industrie créative ? C’est à ces questions que notre rédactrice en chef de la semaine répond dans cette interview exclusive. 

 

 

Recommençons tout depuis le début, dites nous qui est Loza Maléombho ?

 

 

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Née au Brésil et d’origine Ivoiro-centrafricaine, j’ai grandi entre la Côte d’Ivoire et les Etats-Unis. J’ai suivi une formation en infographie à l’Université des Arts de Philadelphie avant de déménager à New York dans l’espoir de poursuivre une carrière dans la mode. Une fois à New York, je me tâte à plusieurs métiers et stages à différents niveaux de la chaîne : création, stylisme, ventes, achats, management, etc. Plus forte de l’expérience que je reçois, je ne m’identifie toujours pas aux créations ni au milieu de la mode qui reste très discriminatoires et inégalitaires. Ce désir en moi que je convoitais depuis l’enfance, celui de créer une marque de vêtements, devient alors de plus en plus fort. En 2009, je crée une collection capsule que je promeus sur Facebook en guise de test et pour voir comment mes amis réagiraient. L’enthousiasme était tel qu’en 2012, je suis pour la première fois invitée à participer au défilé Arise Fashion Week à Lagos. Je décide alors de revenir à Abidjan pour créer un atelier de confection avec la conviction que les réseaux sociaux me permettront de garder le lien avec les Etats-Unis. Cette année-là, j’ai reçu le prix de la meilleure styliste émergente de l’année à Arise, un moment décisif qui a confirmé tout de suite mon choix de rentrer en Afrique et qui a déterminé toute la suite !

 

 

Votre style est unique et avant-gardiste. Comment a t-il été accueilli par les Ivoiriens ?

 

Au début, j’avoue que le public ivoirien (à quelques exceptions près) ne comprenait pas. Des sandales inspirées des Lekes (méduses), qui montent en spartiate jusqu'à la cuisse ? « C’est quoi le délire» ? Puis une blogueuse Américaine poste la paire de chaussures sur son compte Instagram et c’est tout de suite un succès. Solange Knowles les commande, des blogueuses américaines en raffolent et du jour au lendemain, je me retrouve avec des centaines de commandes par jour. Bien entendu, face à cette demande ma cible, ce n’est pas les Ivoiriens, et bien que mon désir ai été de valoriser la culture ivoirienne en particulier, je n’avais pas le pouvoir de convaincre toute une communauté de sa valeur si elle n’était pas prête à l’apprécier. C’est comme l’exemple du poisson dans l’eau : il n’a pas le concept de ce qu’est l’eau ni de sa valeur, parce que c’est une évidence, mais il suffit qu’il se fasse prendre pour réaliser ce qu’il avait tout au long de son existence. On est 6 ans plus tard et les spartiates se vendent plus nombreuses en Afrique qu’à l’international. Les artistes locaux sont de plus en plus audacieux et « je m’en foutiste ». J’ai alors la prétention de penser que l’audace de l’avant-garde a servi à quelque chose lol…

 

 

 

 

 

 

Comment ce rapport par apport à votre marque a-t-il évolué aujourd'hui ?

 

Si les Ivoiriens font aujourd’hui parti de mes plus gros marchés, c’est aussi parce que j’ai développé des produits accessibles, des accessoires unisexes, chaussures et bijoux en étant un peu plus flexible dans mes conceptions. Leur rapport avec ma gamme de vêtements de luxe est toujours un peu timide, tandis que le Nigeria ne demande que ça. J’apprends à mieux connaître et combler mon public en restant flexible, sans compromettre l’identité de ma marque.

 

Comment définissez-vous votre style ?

 

Éclectique. Je pense qu’il n’y a pas de meilleur adjectif. Je n’ai pas de style particulier et définitif. C’est marrant parce que la consistance que l’on retrouve dans l’identité de ma marque ne transparaît pas tout le temps dans mon style personnel. Je suis en tailleur et talons, quand ça m’arrive, en t-shirt et pantalon oversize quand ça m’arrive, en robe moulante quand ça m’arrive en jogging et body quand ça m’arrive etc… En réalité, je ne suis pas vraiment les codes.

 

 

Avec les années, à force de travail et de créativité, vous vous êtes positionnée comme une des figures incontournables dans l’industrie de la mode en Afrique. Ressentez-vous aujourd'hui, le besoin de transmission ?

 

Absolument. Les réalités sont telles, que je ressens une profonde responsabilité envers le développement de mon pays. Soyons honnête, quelle serait ma crédibilité vis-à-vis d’un ivoirien qui décide de partir clandestinement en Europe ou en Amérique, si j'essayais de le convaincre de ne pas partir, lorsque que j’ai moi-même bénéficié de l’éducation et de l’expertise des Etats-Unis dans mon développement personnel ? Si je me sens inutile dans ce débat alors que puis-je faire ? La logique serait de faire bénéficier mon expérience et mon expertise aux locaux afin que ces personnes puissent également trouver leur autonomie.

 

 

 

 Vos collaborations multiples avec de grandes célébrités comme Beyoncé et Solange, ont fortement contribué à votre renommée aujourd'hui ? Comment avez-vous réussi à vous connecter ?

 

 

 

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Depuis le succès des fameuses spartiates sur les réseaux que je considère comme le produit phare de la marque, j’avoue que je n’ai eu recours ni à des maisons de presse ni à des agents. Tout s’est fait sur les réseaux et par e-mail marketing. Les équipes de ces célébrités-là font appel à moi par le biais des réseaux. En réalité, ma stratégie est très simple : je maintiens ma créativité et mon activité et je la communique avec des visuels forts ainsi qu’une narrative conceptuelle, et le reste s’en suit.

 

Après vous, il y a eu quelques autres marques en Côte d’Ivoire qui ont collaboré avec Beyoncé, quel sentiment vous anime ?

 

De l’enthousiasme absolu ! C’est un mouvement ! Il doit perdurer et doit être exploité ! Yhebe Design, Awale, Lafalaise portés par Beyoncé, et pas que Beyoncé : Laurenceairline portée pas Mos Def et Naomi Campbell ! C’est génial !

 

Avez-vous des rapports avec ces créateurs ? Quel regard portez-vous sur leur travail ?

 

J’en connais quelques-uns mieux que d’autres. Mais en général, j’apprécie et respecte le travail de tous le monde. De plus en plus de créateurs comprennent, l’importance d’avoir une identité de marque. C’est comme ça que se construit une industrie, je pense, avec des spécialisations. De plus en plus de créateurs comprennent l’importance d’avoir une identité de marque. Il y’ a de la place pour tous !

 

Avec ces années d'expériences, quel regard portez-vous sur l’industrie de la mode en Afrique et en Côte d’Ivoire particulièrement ?

 

L’industrie est encore immature. Mais en réalité, c’est exactement cela notre avantage ! Parce que nous avons toutes les possibilités de la créer, de la modeler et de l’adapter selon nos besoins. Nous pouvons réaliser cela en gardant un esprit d'éthique, en étudiant ce qu’on fait les autres et en évitant de faire les mêmes erreurs, mais aussi en adaptant à nos réalités et à notre identité.

 

Tous les regards sont tournés vers l’industrie créative en Afrique. L'Afrique du Sud, le Nigeria se positionnent déjà à travers des événements pointus dans le secteur de la mode, quel rôle la Côte d’Ivoire doit jouer dans tout cela ? Doit-on créer une fashion week Ivoirienne ?

 

Il s’agit vraiment de penser en complémentarité avec ce qui se fait déjà. Le Nigéria et L’Afrique du Sud sont devenus des capitales de la mode grâce à leurs fashion weeks, il existe déjà des centaines de fashion weeks sur tout le continent, nous n’avons pas besoin d’une autre Fashion Week en Côte d’Ivoire. Je sais que beaucoup de créateurs locaux ne seront pas d’avis, mais croyez-moi, ce n’est pas le choix le plus pragmatique du moment. En toute logique : un revendeur ou détaillant de grands magasins qui décide de visiter la fashion week en Afrique, choisira un seul pays. Il n’ira pas les voir toutes. Il y a de fortes chances qu’il aille à Lagos ou en Afrique du Sud. C’est l’un ou l’autre. De même un créateur pour des raisons économiques devra choisir une seule Fashion week pour exhiber ses collections. Cette décentralisation n’est ni productive ni lucrative. Elle laisse l’acheteur et le créateur dans un pari de deviner où seront la majorité des grands acheteurs, de la presse et/ou des meilleurs créateurs. La logique serait plutôt de centraliser tout le monde au même endroit lors d’une Fashion week, puis de centraliser dans un autre endroit lors d’une market week de sorte à spécialiser les pays Africains et rendre la navigation des acteurs internationaux en Afrique plus claire et concise.

 

Nous avons Lagos comme lieu de rendez-vous pour la Fashion Week, Accra comme lieu potentiel et prometteur pour l'éducation et la formation dans les milieux créatifs. Nous devons maintenant nous concentrer sur Abidjan en tant que lieu de rendez-vous pour le commerce : un lieu où nous rassemblerons la meilleure sélection de textile de tout le continent, où nous réunirons les meilleurs créateurs africains et de sa diaspora, nous sélectionnerons les meilleurs artisans /tisserands, ainsi que fabricants et cela attirera en conséquence les investisseurs et les acheteurs internationaux.

La Côte d’Ivoire doit se positionner en plateforme d’échanges commerciaux. Ce pour quoi elle est déjà reconnue et là où elle excelle déjà.

 

 

 

 

 

Justement, dans ce sens, vous avez récemment présenté AFRIQ VISION, le premier salon de la mode et du textile en Afrique de l’Ouest, quels sont ses objectifs à long terme ?

AFRIQ VISION réunit : presse internationale, acheteurs internationaux, créateurs Africains et de sa diaspora, artisans, fabricants, fournisseurs, transporteurs et investisseurs lors d'un salon professionnel de mode et du textile tous les ans à Abidjan. L’objectif est de combler le déficit d’information et d’accès entre les différents acteurs régionaux et internationaux de la mode, ainsi structurer un écosystème de l’industrie.

Comment comptez-vous le positionner en Afrique ?

AFRIQ VISIO, c’est le premier salon de mode en Afrique de l’Ouest, il y en a un en Afrique du Sud et d’autres en Ethiopie, mais c’est aussi le premier salon qui rassemble tous les acteurs de l’industrie en Afrique.

Quelles sont vos attentes pour la première édition ?

Pour commencer il faudrait une prise de conscience des acteurs locaux de la mode vis-à-vis de l’impact d’un événement tel que AFRIQ VISION dans l’optimisation de leurs affaires. Il faudrait par la suite qu’ils s’inscrivent sur la plate-forme afin de recevoir plus d’informations concernant la procédure à suivre pour être dans les normes internationales et y participer. AFRIQ VISION a le potentiel d’impacter considérablement l’industrie de la mode et textile en Afrique, mais aussi le secteur créatif et le tourisme de la Côte d’Ivoire.

Loza Maléombho la marque, Afriq Vision, quelles sont les prochaines étapes pour vous ?

Je suis une rêveuse absolue, mais je suis aussi pragmatique passionnée des analyses et du raisonnement. Autant, je me laisse portée par ma créativité et par mon intuition autant, je ressens le besoin de lui attribuer un objectif économique, sociale et/ou communautaire. Dans ce sens, on peut dire que j’ai un penchant pour la résolution de problèmes à petite échelle dans le but général de résoudre de plus grands problèmes, ceci par le biais de la créativité. Les prochaines étapes pour moi, c’est de continuer à créer des espaces dans le but d’optimiser les opportunités locales tout en les adaptant aux réalités. « Faire ce que je peux faire, où je suis et avec ce que j’ai ».

Quel est le plus grand rêve de Loza Maléombho ?

Cela va se différencier entièrement de l’intensité des sujets que j’ai abordé jusqu’ici, mais l’amour reste pour moi l’ultime expérience dont on puisse bénéficier lors de notre existence ici. Alors mon rêve reste d’avoir le bonheur de fructifier cet amour-là. 

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